LES AMES DES MORTS
d'une seconde mort, ou tout au moins s'engourdiraient dans une impuissance sans remède.
Nous voilà déjà assez loin du type éternellement vivant et agissant des divinités de la Nature. Mais, dans le dédale des croyances populaires, il ne faut pas regarder aux contradictions : il se pourrait que ces êtres somnolents et mornes aient eu quelque empire sur les vivants. Tout ce que je puis dire, c'est que celte conception est absente des poèmes homériques. On y trouve mêmeforDiellemenl exprimée l'opinion contraire. L'ombre d'Agamemnon ne s'est point vengée de l'infidèle épouse qui l'a traîtreusement « égorgé comme un bœuf à l'étable » : l'ombre d'Achille se désole de ne pouvoir protéger son jeune fils. Toutes ces âmes dolentes sont d'ailleurs reléguées loin du monde habité, dont les sépare l'infranchissable Océan. Elles y ont été amenées et y sont gardées par des dieux. Si elles ont été lésées par des vivants, ce sont les dieux encore qui se chargent de les venger. Ainsi, Oreste est poursuivi par les Érinyes, qui mettent leur redoutable ministère au service non pas d'une rancune particulière, mais de la morale outragée. Chez les Romains, incomparablement plus fidèles que leurs voisins aux vieilles traditions, il est souvent question de larves, de lémures, c'est-à-dire de revenants, d'âmes perverses ou délaissées qui errent dans les ténèbres. Ovide rapporte même que, privées des hommages accoutumés au cours d'une longue guerre, les âmes des morts vinrent par bandes innombrables se lamenter dans les rues de Rome. Mais c'étaient là des explications justifiées par des raisons particulières ; en règle générale, les esprits des morts dûment ensevelis ont franchi les
portes de l'Orcus et s'y tiennent en repos. A Rome aussi, les morts sont des êtres impuissants et déchus, qui peuvent tout au plus effrayer les vivants ; on n'a rien à leur demander, et les égards qu'on leur témoigne ont surtout pour but de les tenir à distance.
Il y a donc entre le dieu le plus obscur et le mort le plus illustre une différence essentielle. Ne s'agît-il que de l'humble dieu du fumier (Sterculus-Siercutius)^ celui-là est un ouvrier immortel qui a son rôle marqué dans la Nature ; le laboureur l'invoque et lui sait gré de l'aider à féconder ses champs : les âmes des morts, au contraire, ne sont jamais que des débris d'hommes, de vaines ombres qui n'ont plus rien à faire. Le monde vit et marche sans eux; leur existence est indifférente à tous ceux qui ne sont pas de leur famille. C'est dans leur famille seulement qu'ils ont droit à des hommages; c'est là, et non pas ailleurs, qu'ils peuvent recevoir d'une piété reconnaissante le titre honorifique de dieux.
En présence de tous ces faits, je ne crois pas qu'on puisse conjecturer avec M. Fustel de Coulanges ou affirmer avec Herbert Spencer que le culte des morts a été la première ébauche des religions. J'irai même plus loin. Je me permets de penser que la religion domestique elle-même ne doit pas être identifiée avec le culte des morts. L'autel domestique n'est pas un tombeau, mais un foyer, le foyer sur lequel brûle la flamme vivante appelée Hestia ou Vesta. Près du foyer étaient les images des dieux de la famille que les Grecs appelaient Traxpwoi, ecféffxtoi, les Romains, Pénates et Lares. Nous connaissons mal les dieux du foyer grec, mais nous savons que le principal était Zeus Herkeios,