LE DÉCRET DE CANOPE
lincle el sera appelé le pain de Bérénice. Le curateur établi dans chacun des temples ainsi que l'archiprêtre et les hiérogrammates graveront ce décret sur une stèle de pierre ou d'airain en lettres sacrées égyptiennes et helléniques, et le placeront dans l'endroit le [dus apparent des temples de premier, second et troisième ordre, afln que dans le pays les prêtres montrent la vénération qu'ils ont pour les dieux É vergetés et leurs enfants, ainsi qu'il convient ».
Ces prêtres ont le ton bien humble : ils sont là dépaysés à Canope, c'est-à-dire aux portes d'Alexandrie. Ils y viennent tous les ans baiser la main qui les nourrit, et on peut bien dire que, comme un organe d'une machine dont le levier est aux mains du roi, ils subissent eux-mêmes la pression qu'ils transmettent aux couches inférieures. Cette année-là même, le roi avait négocié avec eux une transaction qui dut flatter leur amour-propre, mais alarmer leur conscience. Il reconnaissait l'existence légale du calendrier égyptien, peut-être même sa supériorité intrinsèque sur l'incommode année luni-solaire des Gréco-Macédoniens, mais en le réformant. Le roi, qui s'entendait, paraît-il, aux mathématiques, avait demandé aux prêtres d'adopter le système des années que nous appelons bissextiles, et d'intercaler tous les quatre ans, à la suite des cinq jours épagomènes, un jour complémentaire, qui serait consacré « à la fête des dieux Evergètes ». Les prêtres y consentent, « afin que tous sachent que ce qui était défectueux auparavant dans l'ordre des saisons et de l'année et dans les règles prescrites à propos de l'arrangement général du monde a été rectifié et complété par les dieux É vergetés ». Si
cette promesse avait été tenue, le calendrier dit julien aurait été institué deux siècles avant Jules César. Mais les habitudes prises étaient trop fortes : les astronomes alexandrins eux-mêmes, pour souder les nouvelles observations aux anciennes, se servirent de l'année sothiaque de 365 jours, qui avançait d'un jour tous les quatre ans sur la marche du soleil.
Ptolémée Évergète songeait évidemment, avec plus de sérieux et de volonté qu'aucun des Lagides, à se rapprocher de ses sujets égyptiens et à rendre sincère le loyalisme du clergé, qu'il jugeait suffisamment domestiqué. Ses successeurs firent un pas de plus. Autant que nous en pouvons juger, il ne paraît pas que les trois premiers Ptolémées se soient fait couronner, ou, si vous l'aimez mieux, sacrer à Memphis; qu'ils aient fait acte de chefs de la reUgion, à la mode pharaonique, en allant chercher, au fond du sanctuaire de Phtah, une audience secrète, un tête-à-tête avec le dieu. On ne dit pas non plus que le quatrième Ptolémée, le bachique et luxurieux Philopator, se soit soucié de cette formalité. Un document célèbre (la pierre de Rosette, sur laquelle GhampolHon a appris à déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens), daté de l'an IX du règne de son fils et successeur, Ptolémée Épiphane (196 avant J.-C), nous montre qu'un changement s'est produit. Le concile des prêtres est réuni non plus à Canope, mais à Memphis, où le roi l'a convoqué, dans le temple de Phtah. Le roi n'est plus simplement dieu Épiphane Euchariste, à la mode grecque, mais fils du Soleil, chéri de Phtah, dieu né de dieu et de déesse, comme Horus, fils d'Isis et Osiris. Les prêtres constatent qu'il est venu — alors ou auparavant — à