‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 134 sur 136 · LA TRADITION MONARCHIQUE · texte numérisé non relu

LA TRADITION MONARCHIQUE

nature psychologique et l'efficacité politique de l'un et de l'autre sont les mêmes. La légitimité, transmissible seulement par hérédité et primogéniture, ne pourrait être opposée comme un droit même à l'expression de la volonté de tout un peuple si elle n'était un choix providentiel, une délégation d'en haut. L'écart entre le divin et l'humain s'est élargi ; mais, dans ce large espace, il y a place pour des hommes en qui une investiture divine se superpose à la nature humaine, rois d'un côté, prêtres de l'autre, ou même rois qui sont en même temps chefs de la rehgion d'État.

L'historien n'a point à prendre parti dans le conflit des opinions et des théories: il les enregistre, les analyse et constate qu'elles s'adaptent, comme toutes choses, au milieu où elles flottent, aux conditions d'existence qui leur donnent ou leur enlèvent leur raison d'être. Je ne fais que constater que l'apothéose du souverain, le culte monarchique, est le point culminant atteint par le développement de la théorie théologique de l'autorité, laquelle théorie théologique exige, comme support et condition de durée, l'existence d'une corporation ou classe sacerdotale capable de créer et de maintenir une tradition. En aucun pays du monde, le sacerdoce n'a été plus fortement constitué qu'en Egypte, et nulle part il n'a maintenu avec une opiniâtreté plus tenace les traditions qu'il avait créées. C'est lui qui a tout fixé, croyances, pratiques, littérature et art, dans cette immobilité hiératique qui, comme je le disais en commençant, supprime pour ainsi dire la notion du temps.

C'est ce qu'admirait tant Bossuet, après Hérodote, après Platon et Diodore, et pour les mêmes raisons.

Il ne voit dans « cette nation grave et sérieuse » que « des esprits solides et constants » : il s'est forgé du peu qu'il en savait un idéal d'Etat pacifique, ordonné, obéissant, attaché aux « maximes de ses premiers rois », un État où « la loi assignait à chacun son emploi », où « les prêtres et les soldats avaient des marques d'honneur particulières », où l'on ne connaissait, même en art, « qu'une hardiesse réglée » ; tout cela tellement entré dans les habitudes que « une coutume nouvelle était un prodige en Egypte ». L'idéal de Bossuet n'est plus le nôtre : d'autre part, les informations dont nous disposons maintenant ne nous permettent pas davantage de souscrire à son jugement lorsque, ne connaissant de l'Egypte sous les Ptolémées qu'Alexandrie, il assure que « le mélange des mœurs grecques et asiatiques y fut si grand, qu'on n'y reconnut presque plus l'ancienne Egypte* ».

Je voudrais pouvoir penser avec Bossuet, et répéter après lui, que le peuple ainsi tenu en état d'enfance perpétuelle par ceux qui se chargeaient de penser pour lui a vécu dans la béatitude. Le fellah d'autrefois — nous l'aurions deviné, si les monuments ne nous édifiaient à cet égard — a mené à peu près l'existence des bêtes de somme, sans grand espoir d'avoir meilleur lot dans l'autre monde, où les grands de la terre se réservaient aussi les meilleures places. Quand je songe que le fellah d'aujourd'hui, copte ou musulman, a changé de religion sans changer de condition, je crains d'avoir trop insisté sur l'énergie de la religion et du sacerdoce comme instrument de domination. Ce

1. Bossuet, Discours sur l'Histoire universelle, part. III, ch. iiii

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