‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 16 sur 136 · LA MORALE INDEPENDANTE · texte numérisé non relu

LA MORALE INDEPENDANTE

La morale! Ne vous étonnez-vous pas, Messieurs, que je puisse terminer une leçon comme celle-ci, où j'ai voulu esquisser les traits essentiels des religions primitives, que je puisse la terminer, dis-je, sans parler de la morale autrement que par une allusion incidente? Toutes les religions n'ont-elles pas une morale, et la morale n'est-elle pas en elles ce qui change et vieillit le moins, ce qui se conserve le mieux et est le plus digne d'être conservé? Messieurs, si l'on entend par morale une pratique quelconque accommodée aux croyances, la religion engendre nécessairement une morale, qui est contenue à peu près tout entière dans le culte. Mais il s'agit ici de la conformité des actes avec la notion du bien, dans ce qu'elle a de plus universel et de plus humain. Eh bien, je ne nie pas que la morale, unefois mise en harmonie avec les croyances religieuses, ne trouve en elles son plus ferme appui ; mais j'estime cependant que l'histoire des idées morales, depuis le principe de la distinction du bien et du mal jusqu'aux codes religieux et civils, se déroule parallèlement à celle des idées religieuses, non pas sans assistance réciproque, mais d'une marche à certains égards indépendante. Les religions naturalistes, les plus simples de toutes par le fond, sinon par la forme, n'ont pas, à vrai dire, de morale. Une voix éloquente, que l'on entend à la Sorbonne plus souvent encore qu'à l'Académie française, le disait avec autorité il y a quelques jours : la Nature est « indifférente

aux individus et comme étrangère à la morale;... elle ne montre par aucun signe qu'elle soit sensible à un acte héroïque et à une souffrance imméritée. Si donc on prétend fonder une morale sur cette fatalité régulatrice de la vie et de la mort, que pourra être cette morale et quelles seront ses règles, sinon le sacrifice inévitable des faibles, le triomphe des êtres les mieux doués, en un mot, l'adoration de la force ?^ » A la place de la Nature, être abstrait, entité philosophique, mettez les dieux de la Nature, et vous aurez une juste appréciation de la valeur morale des religions naturalistes à leur début. Ces dieux-là n'ont nul souci du bien et du mal ; ils n'ont d'égards que pour qui les flatte et les rassasie. Leur culte n'est pas autre chose que l'art de les séduire, et, le cas échéant, de les tromper. Qui ne connaît cette légende, conservée par Hésiode, où Ton voit le grand Zeus dupé par la prévoyance humaine (Prométhée) et inconsolable d'avoir choisi une fois pour toutes les os des victimes, au lieu des chairs succulentes qui restent au sacrificateur? L'homme, en butte dès le berceau aux caprices des divinités, trouve-t-il au moins par delà le tombeau des dieux plus équitables? L'idée de la rémunération est absente des régions souterraines où errent pêle-mêle les ombres. Les morts lesmoins à plaindre sont ceux qui ont laissé sur terre des enfants reconnaissants... et riches. Les idées morales s'élaborent dans le commerce des hommes entre eux; elles ne s'appliquent pas encore à leurs rapports avec les dieux. J'imagine que les premiers moralistes ont dû être médiocrement pieux, ou, ce qui

1. Rapport sur les prix de vertu, par M. E. Caro (25 nov. 1886),

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