LES AMPHICTYONIES
y eut un temps où l'officine de révélation installée sur le flanc du Parnasse était le recours ordinaire des cités travaillées par des discordes intestines et qui n'osaient pas, sans y être encouragées par Apollon, toucher aux institutions léguées par les ancêtres. Les Mégariens, au dire de Pausanias, consultèrent le dieu quand ils voulurent remplacer leur roi par des archontes électifs, et ils ne furent pas les seuls à lui demander, comme dit Pausanias, « ce qu'il fallait faire pour vivre heureux ». Nous aurons à déterminer quelle somme d'influence politique est échue à l'oracle de Delphes et dans quel sens il l'a exercée.
Nous n'aurons pas besoin de nous éloigner de la montagne sainte pour rencontrer le type le plus connu et le plus complet d'un ordre d'institutions qui repose plus directement encore que la cité sur la garantie de la religion. Je veux parler des confédérations ou amphictyonies qui groupaient un certain nombre de cités autour d'un sanctuaire commun. On rencontre en pays hellénique un grand nombre de ces fédérations, mais la plupart se bornaient à conserver entre leurs adhérents le souvenir d'une origine commune. C'est ainsi que les douze villes ioniennes d'Asie Mineure avaient pour centre fédéral le temple de Poséidon Héliconios à Mycale, et les villes doriennes le temple d'Apollon Triopios. Mais l'amphictyonie pythique n'était pas enfermée ainsi dans les limites, étroites encore, de la tribu. Instituée pour protéger le temple de Delphes, elle fut élargie par l'ambition des prêtres, intéressés à accroître le nombre de leurs protecteurs, et elle faillit devenir ce qu'elle prétendait être, l'assemblée générale ou Parlement de la nation helléuique.
Nous dirons comment l'indiscipline inhérente au génie de la race, d'une part, d'autre part l'égoïsme sacerdotal, incapable de grandes pensées, rendit stérile ce remarquable effort, qui, mieux dirigé, aurait pu changer les destinées de la Grèce. En fait, Tamphictyonie ne sut ni prévenir les guerres intestines, ni unir les Grecs contre les Barbares. En revanche, elle suscita (les « guerres sacrées », un fléau que les Grecs' n'auraient pas connu sans elle, et, sous prétexte de guerre sacrée, elle ouvrit toutes grandes les portes delà Grèce à Philippe de Macédoine. Cependant, il nous reste des sessions tenues annuellement à Delphes et aux Thermopyles quelques principes du droit des gens, des décrets des Amphictyons, et l'écho des harangues furibondes qu'échangeaient entre eux, lors de la dernière guerre Sacrée, les dupes et les complices de Philippe. Enfin, nous ne négligerons pas de nous enquérir de la façon dont étaient nommés, dans leurs États respectifs, les députés à l'assemblée amphictyonique, en qui s'associent étrangement les qualités de magistrats, d'ambassadeurs et d'avocats.
En passant des cités aux amphiclyonies, nous avons vu s'étendre le cercle dans lequel gravitent les agglomérations humaines rapprochées par l'attraction d'un foyer central. Si les forces morales pouvaient s'évaluer comme les forces physiques, nous n'aurions, pour mesurer la puissance dont nous constatons les effets, qu'à emprunter aux astronomes les calculs à l'aide desquels ils pèsent les soleils. Mais — on ne le voit nulle part mieux qu'en Grèce — l'historien doit compter avec la liberté humaine, dont l'énergie autonome, si peu qu'on lui en accorde, échappe à tout calcul.