LES JEUX NATIONAUX
L'Hellène n'engageait dans toutes ces combinaisons politico-religieuses que la moindre partie de sa personnalité; il gardait intact le libre ressort de son initiative, et il en usait le plus souvent pour aller à l'encontre du but poursuivi par l'association dont il faisait partie. Ce qu'il demandait à la religion, à ses cérémonies, aux réunions de plus en plus larges qu'elle seule était capable d'instituer, c'était des émotions plus fortes, des satisfactions plus rares, des jouissances plus esthétiques que celles qu'il rencontrait dans l'horizon borné de sa ville natale ; c'était d'ouvrir à ses talents, à son désir de briller, une carrière plus glorieuse, de le grandir en lui donnant un rôle, ne fût-ce que celui de spectateur, dans de grandes solennités. Ce n'est pas le souci de ses intérêts matériels, mais la joie de partager et de savourer l'enthousiasme des foules, qui l'a amené à concevoir une patrie identifiée avec la race elle même, une patrie dont les enfants dispersés se réunissaient de temps à autre aux assises grandioses des concours ou Jeux panhelléniques.
L'histoire des jeux nationaux, surtout des jeux Olympiques, célébrés tous les quatre ans sur les bords de l'Alphée en l'honneur de Zeus Olympios, est mêlée d'une façon si intime à l'histoire de la civiHsation grecque que, par quelque côlé qu'on l'aborde, on les aperçoit au bout de la perspective. Je n'ai pas à me préoccuper de l'influence qu'ils ont exercée sur la littérature et l'art, sur le développement des aptitudes les plus émjnentes du génie hellénique, mais seulement de leur valeur en tant qu'institution , susceptible d'affecter la vie politique des peuples grecs et leurs relations internationales. D'abord, l'État qui a Thon-
neur de posséder le sanctuaire autour duquel se célèbrent les jeux acquiert de ce fait une prééminence inaliénable et d'importantes prérogatives. Présidents nés et juges perpétuels des concours Olympiques, les Éléens avaient le devoir de veiller à ce qu'aucun « Barbare » ne se glissât parmi les concurrents. Quand Alexandre h^ le Philhellène, un des ancêtres d'Alexandre le Grand, voulut entrer en lice, « ses compétiteurs de la Grèce », dit Hérodote, « s'y opposèrent, alléguant que les Barbares ne prenaient point part aux jeux, mais les Hellènes seuls. Alors Alexandre prouva qu'il était Argien. Il fut donc reconnu Hellène ; il fît la course du stade et se laissa dépasser à peine par le premier ». Ce jour-là, les Éléens firent entrer dans la famille hellénique sinon le peuple, du moins la dynastie qui devait confisquer l'héritage commun.
La célébration des jeux Olympiques avait donné naissance à une institution bien remarquable, politique au premier chef, ViKE/^£io{(x, — mot à mot « l'abstention des mains », — analogue à la « Trêve de Dieu » du moyen âge. Dès que les hérauts éléens avaient proclamé dans les villes grecques la date du prochain concours et invité les autorités à y envoyer des délégations officielles, toutes les routes conduisant à Olympie devaient être libres. Les villes étaient responsables de la sécurité des pèlerins sur leurs territoires respectifs ; toute violation de la trêve était punie d'une amende, et, jusqu'à ce que l'amende fût payée, de l'excommunication, autrement dit de l'exclusion des jeux. Cette pénalité intimidait les plus arrogants : il arriva que les Athéniens et les Spartiates eux-mêmes