LA MYTHOLOGIE COMPAREE
ténèbres à la fin. C'est toujours, sous une autre forme, le rêve de l'âge d'or, du temps où l'homme était plus près de Dieu, ou des dieux, ou delà Nature, et en était plus raisonnable ou plus heureux. Enfin, le principal instrument d'exploration employé par la mythologie comparée s'est émoussé. Pour diagnostiquer les maladies du langage, il faut pouvoir remonter au langage primitif, à celui qui était encore sain. Or, les Védas, que l'on prenait pour l'œuvre naïve d'une civilisation naissante, passent maintenant pour des compilations de sacristie, longuement méditées et surchargées à dessein de galimatias hiératique. D'autre part, on ne sait plus où placer le berceau de la race aryenne; on parle maintenant du nord de l'Europe, et, au train dont vont les choses, le sanscrit, qui sert de pierre de touche pour toutes les étymologies, finira par être classé parmi les plus récents des idiomes indo-européens.
Aussi y a-t-il déjà toute une école, celle des folkloristes, qui recommence à nouveaux frais l'enquête sur les mythologies, en comparant non plus les mots, mais les idées, en les ramenant à leur forme la plus simple, observée chez les peuples les plus arriérés, ceux que nous appelons les sauvages.
Messieurs, je résiste de mon mieux aux sollicitations d'un sujet qui foisonne et déborde en dehors du plan que je me suis tracé. Ce n'est pas de la mythologie grecque que je veux m'occuper; j'entendais simplement vous avertir que la mythologie n'est point la partie vitale, essentielle de la rehgion hellénique. Sans doute, l'influence de la théologie d'un Homère, d'un Hésiode, d'un Pindare, n'est point chose négligeable ; mais le fonds de la religion grecque, de celle qui a
réellement vécu et produit des effets historiquement appréciables, c'est le culte, ce sont les coutumes implantées et comme rivées par la tradition dans l'organisme même des cités. Ces coutumes suffisent pour restituer l'état d'esprit qui les a créées; elles contiennent, à l'état fossile, pour ainsi dire, l'empreinte des cerveaux d'où elles sont sorties. Obligé d'être bref, je vous demande la permission d'exposer, sans argumentation ni controverse, de quelle façon je les comprends.
Si je commence par déclarer que la plupart de ces coutumes sont archaïques et correspondent à un degré de civilisation tout à fait inférieur, de beaucoup inférieur à celui que suppose la mythologie littéraire, il est presque superflu d'ajouter que nous avons affaire à une religion polythéiste. Toutes les religions sont nées, comme leur rivale et leur héritière, la science, du besoin d'expliquer la Nature, et tous les cultes sont nés du besoin plus impérieux encore d'étabhr entre les puissances qui la mènent et l'homme des rapports définis, garantissant à celui-ci la sécurité du présent et i] l'espoir du lendemain. Or, pas plus que la science, les religions ne sont arrivées du premier coup à concevoir l'unité des forces naturelles. Le prétendu monothéisme des Pélasges, eux-mêmes prétendus ancêtres des Grecs, n'est qu'un hommage peut-être sincère, mais absolument gratuit, à la conception biblique ou symbolique — la différence n'est pas grande — des commencements de la civilisation. M. Renan a été plus poète qu'historien le jour où il a écrit : « Le désert est monothéiste ». Même dans le désert, où on ne nous dit pas que les Pélasges aient jamais rêvé, il y a la
l'animisme primitif. 57
lerre et le firmament, et c'est trop encore pour qu'une intelligence fruste arrive à l'idée de force ou moteur unique. A la première oasis, le pèlerin sentira qu'il y a antagonisme entre le soleil qui le brûle et la source qui le rafraîchit.
Du reste, on pourrait soutenir que le monothéisme pur est une conception métaphysique et n'a jamais existé à l'état de religion. La religion veut un culte qui lui permette d'entrer en rapport avec la divinité et d'agir sur sa volonté par le sacrifice et la prière. Or, comment émouvoir un Dieu cristallisé dans ses perfections immuables et dont les volontés sont éternelles? Aussi les religions les plus monothéistes ont besoin, pour ne pas se laisser envahir par le froid mortel de la métaphysique, d'une certaine dose de polythéisme, qui est leur nourriture humaine et les réchauffe. La plus monothéiste des religions actuelles, l'Islam, a sa démonologie et ses rehques, ses anges et ses saints.
Mais le nom de polythéisme est encore trop relevé pour caractériser la religion primitive des Grecs, celle qui a engendré leur culte. Dans les théologies polythéistes, les dieux sont les directeurs du grand atelier de la Nature, ou tout au moins des contremaîtres : ce ne sont plus des ouvriers. On ne conçoit pas cependant que l'on puisse se passer d'ouvriers : ceux-ci existent, mais sont relégués dans une catégorie inférieure, celle que les Grecs appelaient démons et les Romains génies. Remontons par la pensée au temps où cette hiérarchie factice n'était pas établie, où cette ligne de démarcation n'était pas tracée ; nous touchons enfin à la forme première des religions, classée par nos savants sous le nom d'animisme.
On étudie aujourd'hui ranimisme chez les Papous, les Nègres elles Peaux-Rouges; on pourrait presque aussi bien l'observer chez nos enfants, qui le retrouvent d'instinct. Il consiste à penser que tout mouvement dans la Nature est produit-, comme les actes humains, par quelque volonté cachée dans l'objet qui se meut ou résiste à l'impulsion. Cette volonté est libre ou contrainte, bienveillante ou malveillante, éprouve ou inspire l'amour ou la haine. Ainsi l'enfant bat l'objet qui Ta heurté et auquel il suppose l'intention de le blesser. Il n'y a pas de différence essentielle entre les êtres animés cl les objets en apparence inanimés, encore moins entre l'animal et l'homme. Cette conception satisfait la première, la toute première curiosité de l'esprit. Elle a fait un progrès considérable lorsque des philosophes sans le savoir ont imaginé que les volontés en question ne faisaient pas partie intégrante des objets où elles étaient recelées; qu'elles y étaient entrées et en pouvaient sorlir pour rentrer dans des objets semblables, ou analogues, ou dilTércnts, ou même très différents. Ce fut une idée aussi féconde que celle de la survivance des âmes humaines, et il est même probable que ces deux idées connexes se sont engendrées réciproquement. Voilà donc le monde divisé en deux parties, ce que l'on voit et ce que l'on ne voit pas; et, dans ce qu'on ne voit pas, des myriades d'êtres errants, des esprits, si vous le voulez, domiciliés au jour le jour, qui sont cause de tout ce qu'on voit.
Quel large champ, Messieurs, ouvert à l'imagination, ensemencé par elle, et quelle ample moisson de cultes, de rites de toute sorte, peut en sortir ! N'oubliez pas que le culte est ce qui préoccupe le plus l'homme, qui se sent