‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 30 sur 136 · LE FÉTICHISME · texte numérisé non relu

LE FÉTICHISME

faible en face de la Nature ; il ne tient à connaître les puissances qui l'entourent que pour apprendre la façon de traiter avec elles, d'en obtenir des services gratuits ou rémunérés, par accord, par ruse, ou même, si faire se peut, par intimidation. La première chose à faire est d'avoir l'être auquel on s'adresse à la portée de la voix et de la main, de la voix qui prie, de la main qui offre. Pour répondre à ce besoin surgit une classe d'hommes qui savent les moyens d'enchanter, d'attirer, de mener où ils veulent les êtres invisibles; ils savent même, et c'est sans aucun doute le triomphe de leur art, les enfermer dans le logement qu'ils leur ont choisi, de façon à les rendre abordables en tout temps ou même à les dominer. Les objets — objets quelconques — dans lesquels les esprits sont fixés deviennent des dieux factices {factitii), ou, comme nous le disons d'après la forme portugaise du mot latin, des fétiches.

Avant de vous avouer que les Grecs étaient fétichistes et le sont restés, me permettrez-vous de me dévouer pour mes clients et de vous dire que je ne trouve pas le fétichisme si déraisonnable? Que même les pratiques matérielles des cultes, en général inintelligibles avec le monothéisme épuré, ne sont réellement en harmonie qu'avec les théologies les plus enfantines? Gardonsnous de tourner en ridicule ces superstitions, comme nous disons ; elles ont la vie dure, et on en retrouve les racines — souvent même plus que les racines — chez les peuples les plus cultivés. Les Grecs, l'âge de la réflexion une fois venu, ont cherché à déguiser la naïveté de leurs ancêtres ; mais les retouches faites aux légendes n'ont pas fait disparaître les fétiches, obsti- »ément conservés par le cuite.

Les fétiches les plus communs chez les peuples orientaux étaient les pierres sacrées ou bétyles, généralement noires et peut-être d'origine météorique. Les pierres sacrées ne manquaient pas en Grèce. Les prêtres de Delphes eux-mêmes n'avaient pas osé expulser de leur temple une certaine pierre sur* laquelle on versait de l'huile tous les jours et qu'on habillait de laine les jours de fête. La légende retouchée voulait que ce fût la pierre avalée par Kronos au lieu el place de Zeus. C'était un fétiche tout comme les Charités d'Orchomène (les Grâces !), figurées par de simples pierres. Fétiche encore, et tout à fait comparable à ceux du Dahomey, ce prétendu Apollon Amycléen, un pilier de trente coudées de haut, debout sur un trône, surmonté d'un casque, et tenant dans des mains informes une lance et un arc. Fétiches toutes ces choses mystérieuses enfermées dans des arches saintes que l'on transportait en grande cérémonie d'un lieu à un autre à certains jours, tous ces palladiums et talismans auxquels était attachée la fortune des cités, tous ces ^oava, troncs d'arbre à peine dégrossis, qui jouissaient d'une vénération refusée aux œuvres des Phidias et des Praxitèle. Fétiches tous ces arbres sacrés dont l'érudit Bôtticher a fait le dénombrement, à commencer par le chêne pro-| phétique de Dodone ; tous ces animaux symboliques qui çà et là grouillaient autour des temples, jusque dans l'Acropole d'Athènes, et dont le plus connu est le serpent d'Épidaure, conservé jusqu'à nos jours dans le blason de la médecine et de la pharmacie.

On retrouve même en Grèce le souvenir tout au moins de cette forme particulière de fétichisme qu'on appelle totémisme, d'un vocable emprunté aux Peaux

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