‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 31 sur 136 · LE FÉTICHISME · texte numérisé non relu

LE FÉTICHISME

Rouges, autremeni dit le culte des animaux considérés comme incarnation des esprits et ancêtres des familles humaines. C'est ainsi qu'il faut expliquer ces dieux à pieds de bouc, jïlgipans, Satyres et Silènes, et aussi les mythes étranges de Zeus promenant ses fantaisies amoureuses sous la forme de taureau ou de cygne, ceux du Minotaure, des Centaures, des dieux déguisés en animaux pour échapper aux géants, et tant d'autres légendes que les Grecs eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de trouver saugrenues. On sait qu'Ovide a fait tout un poème avec les métamorphoses animales, végétales, minérales, des dieux et héros. La forme extérieure importe peu au fétichiste. Il accepte l'incarnation sous forme humaine, mais sa logique préfère que ses esprits ou dieux ne prennent pas l'apparence humaine ; car celle-là, il en connaît le contenu ordinaire, et il pense que les dieux sont autre chose. Il les loge de préférence dans des formes composites, monstrueuses, qui, créées exprès pour eux, leur constituent une personnalité propre.

Seuls entre tous les peuples connus, les Grecs ont rompu à un certain moment avec cette logique spéciale et attribué à. leurs dieux la forme humaine, grandie, embellie, subtilisée, nourrie du nectar et de l'ambroisie qui donnent l'immortalité. Ils sont sortis ou ont voulu sortir par là du fétichisme et mis fin aux transmigrations des esprits. L'anthropomorphisme est devenu le caractère distinctif de la religion grecque, ou plutôt de la théologie poétique. Mais tout l'effort de la civilisation grecque n'a pas réussi à éhminer du culte soit tous les fétiches, soit toutes les pratiques liées au fétichisme. S'ils y avaient réussi, d'ailleurs, les théolo-

giens auraient du même coup tué le culte lui-même, qui, je le répète, ne se comprend bien que soudé aux croyances les plus rudimentaires.

Les esprits de la Nature ou dieux du fétichisme sont pour la plupart incléments et brutaux comme la Nature elle-même. On n'achète leurs services qu'en leur sacrifiant ce qu'ils exigent, et ils ont un regrettable appélit pour la chair humaine. Les sacrifices humains sont, dans toutes les religions primitives, l'offrande par excellence. Chez les peuples civilisés, les dieux se contentent de la chair et du sang des animaux, ou de gâteaux, de libations, de parfums; ils en viennent même — ô progrès inévitable! — à aimer les riches demeures, les mobiliers somptueux et les coffres-forts bien garnis. Les temples les plus renommés de la Grèce ont fini par être des banques internationales. Mais le goût originel persiste ; il est sous-entendu — c'est un principe que ne renient pas les théologies les plus raffinées — que le sacrifice d'une vie humaine dépasse en valeur toutes les offrandes qui lui ont été substituées, et, quand les dieux sont en colère, ils n'acceptent pas d'autre paiement

Ils sont nombreux, j'ai regret à le dire, les cultes qui en Grèce ont exigé des victimes humaines. Laissons de côté les banquets anthropophagiques de Tantale et d'Atrée, les jeunes filles envoyées au Minotaure ou exposées à des monstres divers, Iphigénie immolée par Agamemnon et Polyxène par Achille, les expiations homicides soi-disant ordonnées par des oracles, toutes légendes significatives, mais enfin placées hors de l'histoire. Il est attesté que la tyrannie des traditions liturgiques a imposé aux Hellènes de l'époque histo-

Page 1