L OBLIGATION RELIGIEUSE
instrument de civilisation et de progrès. Ne criez pas au paradoxe. Il laissait les intelligences libres, mais il tenait les volontés : il était vraiment la religio au sens propre du mot, la forme propre de l'obligation de conscience. Toute obligation contractée sous la garantie des cérémonies religieuses prenait une force singulière, due non pas au sens moral, mais à la crainte des dieux pris à témoin de l'engagement. Quels étaient ces dieux et de quels châtiments disposaient-ils, il n'était pas nécessaire de le demander à la mythologie. Le peuple avait conservé les terreurs superstitieuses des vieux âges, incorporées aux fétiches qu'ils lui avaient légués; les hommes éclairés pensaient que les dieux, quels qu'ils fussent, devaient être garants de la bonne foi, et ils inscrivaient eux-mêmes dans l'histoire des exemples terribles de la justice divine. La naïveté même des rites archaïques atteste leur puissance. Pourquoi n'ont-ils pas été supprimés quand ils étaient devenus un anachronisme ou même une offense à la délicatesse des mœurs adoucies? Parce qu'ils représentaient des engagements pris par les ancêtres avec les dieux protecteurs de la société, et que nul n'eût osé y toucher sans le consentement de ces puissances invisibles. Toute modification n'était pas impossible ; mais il y fallait une extrême prudence, des consultations minutieuses pour constater l'acquiescement des dieux. On se tournait alors, je vous l'ai déjà dit et aurai l'occasion de le répéter, vers les oracles; mais l'oracle de Delphes lui-même ne parvenait pas à rassurer tout le monde, car on doutait plus aisément de sa véracité que de la force obligatoire des traditions nationales. C'est grâce à ce sentiment de la religion
OU obligation que les sociétés ont pu naître et durer. ;
En résumé, si les Grecs ont heureusement secoué tout joug intellectuel, ils ont accepté, avec un merveilleux discernement, le joug dont ils avaient besoin, l'obligation de rester fidèles aux usages établis, aux promesses et conventions faites sous l'œil des dieux, en leur présence, présence constatée par les hommages du culte. L'artificieux Ulysse était un modèle fort admiré en Grèce : il fallait, pour contraindre ces trop ingénieux esprits, un frein que chacun ne pût pas desserrer à son gré. La religion, sous forme de culte reconnu et partagé, est l'élément qui chez eux donne aux organismes politiques cohésion et stabilité. Je l'affirme aujourd'hui; ma tâche de cette année consistera à le démontrer.
DES LOIS AGRAIRES DANS L'ANTIQUITÉ i.
Messieurs,
En choisissant cette année pour sujet d'études les lois agraires édictées par les cités antiques, en Grèce et à Rome, c'est-à-dire les mesures législatives par lesquelles l'État a cru devoir régler et modifier artificiellement la répartition de la propriété foncière entre les citoyens, je crois aborder une des questions les plus importantes que puisse offrir à nos recherches l'histoire du monde gréco-romain. Il s'agit, en effet, d'intérêts dont rien ne peut distraire, de préoccupations auxquelles nul n'échappe et qui se retrouvent, toujours les mêmes, sous tous les régimes. Les luttes guerrières engagées d'un peuple à l'autre, les agitations politiques qui mettent aux prises diverses classes de la société ne sont, pour ainsi dire, que des mouvements de surface; au-dessous, il y a ce travail latent qu'un de nos contemporains a appelé la « lutte pour la vie » et qui ne peut pas plus s'interrompre que la vie elle-même.
Cette lutte est régie par des lois naturelles qui dépassent mon sujet comme elles échappent à ma
1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorbonne (12 déc. 1879).
68 DES LOIS AGRAIRES DANS l'aNTIQUITÉ.
compétence. C'est aux économistes d'en saisir le sens et d'en étudier l'action. Je n'ai à m'occuper ici que des influences troublantes apportées dans le jeu des forces naturelles par la raison humaine armée du pouvoir de l'État et intervenant au nom d'un intérêt d'ordre supérieur, qui, en Grèce, est toujours l'idée de justice. Encore dois-je faire dans ces dispositions légales un choix très restreint. Il me faut, afin de circonscrire mon sujet, négliger celles qui ont agi directement sur les personnes, en modifiant, soit par l'éducation, soit par des devoirs sociaux diversement distribués, la force de résistance de l'individu, pour ne m'occuper que de celles qui visent la propriété. Ce n'est pas tout. Des diverses formes de la propriété, une seule entre ici en considération : la propriété foncière ; et mon intention n'est pas d'étudier les garanties dont l'État a pu l'entourer, les règlements par lesquels il l'assure et la conserve, mais seulement — je pourrais dire, mais au contraire — de noter les occasions exceptionnelles où il a cru devoir soit la créer par un acte de sa volonté, soit la répartir suivant un plan préconçu, soit lui imposer une mesure limitative, en vue de maintenir le système adopté.
Endépit'de toutes ces éliminations, le sujet est bien vaste encore : mais le resserrer davantage serait l'écourter et en rendre l'intelligence plus difficile. On ne peut étudier les lois agraires de Rome, par exemple, sans en indiquer les causes et le but; c'est-à-dire, sans trouver, à l'origine, des conditions sociales analogues à celles qui ont provoqué les expériences aventureuses des républiques grecques, et, à la fin, l'influence des idées grecques représentée, avec une