LA MESURE DANS LA RICHESSE
les Athéniens étrangers aux spéculations philosophiques que les héros en haillons amenés sur la scène par Euripide.
Mais on peut remarquer aussi, dans ce goût raisonnable pour ce qui embellit et ennoblit la vie matérielle, le trait caractéristique du génie national, la mesure. Les Hellènes ont toujours considéré comme une folie Tenvie insatiable d'acquérir, et les richesses incalculables comme une curiosité dont leur imagination s'occupait volontiers, mais qu'ils plaçaient toujours hors de chez eux. C'est toujours dans le lointain qu'apparaissent ces millionnaires de l'antiquité, Tantale ou Midas aux temps légendaires, plus tard, Crésus, en dernier lieu, le Grand-Roi, et ce n'est pas avec une admiration sans bornes qu'on parlait d'eux. La légende de Midas n'est pas précisément respectueuse. Solon s'était chargé de dire à Crésus ce que pensait un sage de loutes ses magnificences; quant au Grand- Roi, les Grecs s'applaudissaient volontiers de l'avoir battu d'abord et exploité ensuite. Les moralistes et même les hommes d'État de la Grèce ont été de tout temps attentifs à signaler les vices que fait naître l'excès de la richesse et le souci exclusif des intérêts matériels. Tyrtée s'écriait : « C'est la cupidité qui perdra Sparte », et, des siècles après, Platon résumait tout ce qui s'était dit jusque-là sur le sujet dans ce mot dont on retrouve l'écho dans l'Évangile : « Il est impossible d'être à la fois très riche et vertueux ».
Ainsi, les Grecs, au lieu de rêver, à la façon des Orientaux, de splendeurs vertigineuses et de possessions illimitées, ont estimé les choses au point de vue des besoins de l'homme ; ils ont fait, là aussi, de
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l'homme- la mesure de toutes choses, et déclaré que tout ce qui dépasse cette mesure est ou indifférent ou nuisible. Cette modération, innée au tempérament national, paraît de bon augure pour le repos des sociétés constituées en pays grec ; mais ne voyez-vous pas déjà poindre l'idée, ou, si vous aimez mieux, l'idéal, que vont poursuivre les législateurs préoccupés de maintenir au sein des cités un juste équilibre? S'il a manqué quelque chose à ce peuple, doué d'une raison si haute et si droite, c'a été de savoir se défier à temps de la raison elle-même et de reconnaître que les lois du monde ne sont pas contenues dans la (Jialectique.
La valeur personnelle étant ainsi, et avec raison, distinguée de la valeur des choses, on fut amené à les comparer l'une et l'autre de plus près qu'on n'aurait fait si on les avait moins nettement séparées. Pour se garder de toute erreur dans cette comparaison, il eût fallu en étudier les deux termes avec un soin égal ; mais les Grecs n'ont fait qu'ébaucher la science économique, tandis qu'ils ont retourné en tous sens les problèmes moraux. Ils ont fait peu d'attention aux lois fatales qui mènent les choses, et ils ont cru trop facilement que ces lois non seulement devaient, mais pouvaient se soumettre à la grande loi morale, à la justice. C'est donc au point de vue de la dignité humaine et de l'utilité morale qu'ils ont étudié la répartition de la richesse, et il n'est pas étonnant qu'ils aient voulu établir une certaine harmonie entre les personnes et les choses, entre ce que l'homme vaut et ce qu'il possède.
Ils se sont de bonne heure convaincus que cette