RÉPARTITION DES RICHESSES
harmonie ne s'établissait pas et surtout ne se maintenait pas d'elle-même. Le premier usage qu'ils ont fait de cet instinct moral qui maintenait si fièrement les qualités personnelles, le talent et la vertu, en dehors et au-dessus des richesses, a été de constater que les hommes les plus dignes d'estime ne sont pas toujours les mieux pourvus. « Nombre de méchants sont riches » , dit Solon, « alors que de braves gens sont pauvres ». La divinité, remarque Théognis, donne les biens même à l'homme le plus pervers. Il prouve même, par son propre exemple, que l'honnêteté ne mène pas à la fortune. «J'ai perdu mes biens », s'écrie-t-il, « par ma loyauté : je les aurais conservés par la mauvaise foi ». En présence de ce désaccord entre l'idéal moral de la justice etla réalité, il n'yavaitque deux partis à prendre : se résigner, ou travailler à rendre la réalité conforme à l'idéal. Je ne sais si la résignation avant la lutte peut jamais être une vertu : en tout cas, ce n'est pas une vertu grecque. Les Hellènes ont toujours été des hommes d'action, et leur histoire ne marche d'un pas si rapide que parce qu'elle est menée par une forte volonté. Solon, ce Solon auquel je reviens de préférence, comme au Sage le plus modéré et le plus doux qu'ait produit la Grèce, engage bien les hommes vertueux à voir sans colère en des mains indignes des biens qui passent de l'un à l'autre et qu'on n'emporte point dans l'Hadès ; mais il n'en a pas moins passé sa vie à introduire dans la constitution d'Athènes toute la somme de justice qu'il a crue conciliable avec le respect du passé. Toute idée engendre également bien des conséquences opposées. La haute opinion que les Hellènes avaient de la valeur intrinsèque de l'homme
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leur rendait plus facile le dédain de tout ce qui lui est extérieur; mais elle^ne leur permettait pas de renoncer aux avantagesmoraux de la richesse, considérée comme affranchissant Thomme d'une sujétion humiliante à l'égard des besoins matériels et lui donnant, avec plus de loisir et d'éducation, le moyen de faire de sa vie un plus noble emploi. C'est pour la même raison qu'en méprisant et punissant même la paresse, ils n'en considéraient pas moins le travail manuel salarié comme ayant en soi quelque chose d'avilissant. Les Grecs qui sont restés en communion d'idées avec leur race n'ont donc en aucun temps professé à l'endroit des biens extérieurs une indifférence dédaigneuse ou résignée : ils ont, au contraire, envisagé la pauvreté comme une espèce de servitude qui déprime les plus belles aspirations de notre nature et regardé comme mal faite une société où nulle précaution n'était prise contre un pareil malheur.
La propriété foncière était la forme de la richesse dont on pouvait le moins se désintéresser, car elle était, à l'exclusion de toute autre, la garantie de la liberté personnelle et la condition nécessaire des droits civils et politiques. Aujourd'hui que le développement illimité de la richesse mobilière a relégué pour ainsi dire au second plan cette première assise de la fortune publique et que des constitutions complaisantes ont laissé au citoyen la faculté de se détacher du sol même de la patrie, nous avons peine à comprendre à quel point la vie était instable et précaire dans l'antiquité pour qui n'avait point un champ et une demeure à lui. Le foyer, la nationalité, c'est-à-dire la religion domestique et la participation au culte public et à la vie