‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 39 sur 136 · ASSIGNATIONS DE TERRES · texte numérisé non relu

ASSIGNATIONS DE TERRES

distinct, qu'il faut laisser à l'histoire politique de l'antiquité. Du reste, la plupart des colonies grecques ont dû leur existence moins à des mesures législatives, à des « lois agraires », qu'à l'expansion toute spontanée de la race. Le plus souvent, les colons s'en allaient, à leurs risques et périls, chercher un rivage hospitalier et se chargeaient eux-mêmes de conquérir le sol sur lequel ils allaient asseoir leur demeure. L'État ne décrétait pas d'office l'établissement d'une colonie ; si l'humeur aventureuse des citoyens avait besoin d'une excitation immédiate, le conseil d'un oracle, quelques paroles tombées des lèvres de la Pythie de Delphes, agissaient plus efficacement que toutes les résolutions votées sur l'agora.

Ce que je me propose, au contraire, d'étudier en détail, tant en Grèce qu'en Italie, c'est V assignation de terres proprement dite, c'est-à-dire l'opération délicate par laquelle l'État cherche à pourvoir de biens-fonds ceux de ses membres qui en manquent, sans pour cela les retrancher de son sein. L'assignation ainsi entendue est toujours un acte de la puissance publique et ordinairement une modification apportée aux lois existantes : elle est l'indice d'une civilisation plus avancée, d'une conception plus raffinée de l'État et en même temps d'un attachement plus grand à la patrie. Celle-ci ne se déplace plus aussi facilement que par le passé, et l'État, au contraire, est devenu une association morale dont le lien peut conserver au delà des frontières toute sa puissance d'attraction. Il y a une cité vivante, plus mobile et plus extensible que l'assiette matérielle qui lui sert de fondement, mais non pas de limite.

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Il faut s'attendre, par conséquent, à trouver le système des assignations, appliqué avec cette réserve du droit de cité, dans les villes qui, avec un vif sentiment de leur dignité, avaient une force de cohésion exceptionnelle. Sparte et Athènes sont les seules villes •grecques qu'on puisse, à ce point de vue, mettre en parallèle avec Rome. Sparte élevait ses Doriens de telle sorte qu'ils ne pouvaient vivre ailleurs que dans la vallée de l'Eurotas, et, par surcroît, de précaution, elle leur défendait d'en sortir. Elle s'interdisait, par conséquent, et la fondation de colonies lointaines et les assignations de terres en pays étrangers. La seule manière qui lui restât de multiplier le nombre des lots mis à la disposition des citoyens était d'agrandir son territoire, sans en rompre la continuité, aux dépens des régions limitrophes. Elle n'eut qu'une fois Foccasion de pratiquer cette opération en grand, après les guerres de Messénie. L'autonomie politique de la Messénie fut supprimée et son sol partagé en lots, conformément à la méthode recommandée par Lycurgue. Athènes se considérait comme la mère ou métropole de toutes les villes d'Ionie ; c'est là un titre dont on la laissait se parer en l'absence d'arguments contraires et que l'histoire a trop longtemps pris au sérieux. En réahté, les Athéniens n'ont jamais fondé de colonies aux dépens de la population de l'Atlique : c'est à peine si on peut citer trois villes décorées du nom de colonies athéniennes (Thurii, Amphipolis, Bréa), parce que leur établissement avait été décidé à Athènes; encore ont-elles eu peu de vitalité et de durée. Le fait paraît étonnant quand on songe qu'Athènes a eu de tout temps des vaisseaux en mer

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et .qu'elle avait, elle aussi, le génie expansif de la race ionienne. Tandis qu'une ville comme Milet avait semé sur les côtes de la Propontide et du Pont-Euxin jusqu'à quatre-vingts colonies, tandis que la petite Mégare, dont les Athéniens se moquaient si volontiers, s'était donné ainsi au moins six filles plus grandes que leur mère, Athènes a gardé pour elle toutes ses forces : les plus aventureux de ses enfants ne voulaient pas cesser d'être Athéniens.

Quand l'amour et l'orgueil de la patrie sont entrés si avantdansrâme,ilspeuvent, comme tous les sentiments excessifs, aller contre leur but. Les lois agraires que firent les Athéniens pour les ménager, tout en lesconcihant avec l'intérêt de l'État, n'ont abouti qu'à des résultats négatifs. Salamine une fois conquise et partagée, il n'y avait plus autour de l'Attique d'annexions à faire. Les Doriens du Péloponnèse n'auraient point laissé supprimer Mégare, qui était comme leur avantgarde, et les Athéniens furent battus chaque fois qu'ils s'avisèrent de vouloir reculer leur frontière du côté de la Béotie. Ne pouvant agrandir leur territoire et ne voulant point se séparer de la patrie, les Athéniens imaginèrent un moyen terme, la xX-r|pou/ca, c'est-à-dire l'assignation de lots sis en pays conquis, avec réserve du droit de cité à Athènes et du titre d'Athéniens pour les nouveaux propriétaires. A partir de 506 avant J.-C, les Athéniens se servent régulièrement de ce procédé pour assurer leurs conquêtes et pourvoir les familles pauvres. Isocrate, dans son Panégyrique, vante la modération des Athéniens qui se contentaient de réserver à leurs nationaux quelques terres dans des pays où ils auraient pu tout prendre.

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L'apologie est assez hautaine, mais elle n'a pas changé l'opinion des anciens sur les confiscations arbitraires par lesquelles les Athéniens faisaient une place à leurs clérouques et sur l'insupportable gêne que causait aux cités affligées de ces colons la présence d'un corps étranger ainsi introduit dans leur organisme. Diodore dit très nettement que les Athéniens avaient terni leur gloire par le partage des terres des peuples soumis. Les Athéniens eux-mêmes finirent par reculer devant la réprobation générale. En 378 avant notre ère, au rapport du même historien, ils décidèrent que les terres seraient rendues aux anciens propriétaires, et ils défendirent par une loi à tout Athénien de cultiver la terre en dehors de l'Attique. On revint quelque temps après au système condamné ce jour-là, mais plutôt pour flatter les prolétaires que pour sauvegarder l'intérêt public. L'État, en effet, ne parvenait pas toujours à se débarrasser par ce moyen des faméliques et à les transformer en agriculteurs. Lorsque, en 427, on distribua à des clérouques presque tout le territoire de Lesbos, ceux-ci restèrent à Athènes et se contentèrent de percevoir leurs fermages.

Après avoir étudié les expédients imaginés à Athènes en matière d'assignations de biens-fonds, nous serons parfaitement préparés à comprendre la raison d'être et l'enchaînement des lois agraires à Rome. Nous n'aurons pas de principes ou de faits nouveaux à invoquer; nous verrons seulement principes etfaits s'accuser avec cette précision que le génie romain mettait dans toutes ses œuvres. Il n'y a pas de différence bien tranchée entre la colonie romaine à l'origine et la clérouchie athénienne, et Denys d'Halicarnasse se sert sans hésiter du

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