‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 42 sur 136 · LES GRACQUES · texte numérisé non relu

LES GRACQUES

jeure partie des Romains, comme le disait si énergiquement Tibérius Gracchus, était réduite à envier la condition du fauve qui a au moins sa tanière 1

Les Gracques firent, pour guérir cette plaie sociale qui compromettait la stabilité de l'État lui-même, un effort suprême. L'histoire ne connaît guère d'illusion plus généreuse que celle à laquelle ces deux jeunes hommes, nobles, riches et doués d'une brillante intelligence, ont sacrifié leur vie. Élevés par deux précepteurs grecs, le stoïcien Blossius de Cumes et le rhéteur Diophane de Mitylène, ils ont cru qu'il n'était point de tâche dont ne vînt à bout la raison disposant de la puissance publique. C'est en vain qu'ils firent au passé des concessions plus larges que celles stipulées par la loi de Licinius Stolon; en vain qu'ils combinèrent avec les assignations de terres en Italie la colonisation à la grecque ; en vain qu'ils empruntèrent à la Grèce la garantie de l'inaliénabilité pour les lots à distribuer: la force des choses fut plus forte qu'eux. Ils s'attendaient peut-être à la résistance des riches : ils furent perdus par l'ingratitude de ceux à qui ils ne voulaient pas donner un foyer et des champs sans leur imposer en même temps l'obligation de la résidence et du travail.

Je disais que leur enthousiasme philanthropique leur a coûté la vie : il leur a coûté davantage. L'honneur de leur mémoire est resté flétri par l'implacable rancune de ceux qu'ils avaient fait trembler. Deux siècles plus tard, Juvénal leur appliquait encore, sans prendre la peine de contrôler l'opinion courante, l'épithète de factieux : Quis liilerit Gracchos de sediiione querentes? Messieurs, l'histoire doit la justice à tout le monde, sur-

tout à ceux qui Font attendue longtemps. Je vous montrerai le contraste instructif qu'il y a entre la perfection théorique et l'impuissance totale de la réforme entreprise par les Gracques ; mais je constaterai aussi qu'une grande et noble idée a été vaincue avec eux.

Démolir pièce à pièce leur œuvre fut l'affaire de dix ans et de trois lois. A partir de ce moment, la question est jugée. Ceux qui voudront distribuer des terres savent désormais qu'il ne faut rien attendre de l'intervention régulière et pacifique du pouvoir législatif. Dans tous les projets de lois agraires qui éclosent au jour le jour sur le Forum, on reconnaît la main de deux ou trois ambitieux qui lancent en avant des agitateurs à gages, se réservant de parler haut le jour où ils auront derrière eux une armée.

Marius, Sylla, César, ont soin d'assurer à leurs vétérans une dotation en biens-fonds prélevés sur le domaine de l'État; et l'on peut dire, d'une manière générale, que, depuis les Gracques jusqu'à la consommation de l'histoire romaine, tout ce qui a été aliéné du domaine public l'a été au profit des soldats et sur la proposition de leurs chefs. L'histoire des lois agraires revient ainsi à son point de départ. Les généraux victorieux^ les imperatores, qui vont devenir les empereurs, ramènent au profit de leur autorité l'ancien usage, qui consistait à installer en divers lieux de véritables garnisons de soldats laboureurs. Le développement de l'idée qui a suggéré les lois agraires est donc ainsi arrivé à son terme: les expériences ne se recommencent plus et les agitations d'autrefois se transforment tout doucement en souvenirs lointains.

Tel est, Messieurs, vu de haut et d'un regard rapide,

FIN DE l'agitation AGRAIRE. 97

le chemin quelque peu sinueux que nous avons à parcourir. Nous passerons, sans nous enflammer, à côté de bien des ardeurs éteintes; car, si la notion de l'État, longtemps obscurcie par les habitudes féodales et l'anarchie compliquée du moyen âge, se restaure aujourd'hui sous l'influence de l'éducation classique, si nous sentons, aussi vivement qu'autrefois, combien la vie politique élargit l'horizon étroit où s'enfermerait sans elle l'existence de chacun de nous, les lois agraires sont de celles que nous ne serons plus tentés d'emprunter à l'antiquité. Nous étudierons donc le passé, sans aliéner notre droit de critiquer et de juger, mais en gardant, pour une civilisation d'où procède la nôtre, cette bienveillance sereine qui convient à la fois et à une légitime gratitude et à la dignité de l'histoire.

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