L HARMONIE UNIVERSELLE
terrain plus favorable aux observations spéculatives vers lesquelles s'achemine toujours, qu'elle le veuille ou non, la science des faits. Je ne pense pas qu'il y ait dans toute l'étendue de l'Hellade un coin de terre, et dans toute la durée de son existence politique un moment où il soit plus aisé de démêler les traits saillants du génie national pleinement épanoui, à l'abri non pas de toute influence, mais de toute contrainte. Je voudrais donc aujourd'hui, avant d'aborder le détail des faits, vous mettre à même de les grouper autour de quelques idées générales qui en contiennent le sens, et ramener celles-ci, autant que possible, à une
, idée unique de qui elles dérivent. L'objet de cette leçon est de vous montrer dans le développement des institutions démocratiques d'Athènes l'action incessante,
' la poussée opiniâtre d'une idée que les Hellènes ont invoquée les premiers comme un principe de gouvernement, dont ils ont essayé sur eux-mêmes la valeur avec une foi indomptable dans le succès final de leurs expériences et qu'ils nous ont transmise, à nous, héri-
,- tiers de leur civilisation, avec l'aiguillon attaché à notre intelligence par le souvenir de leurs exemples et par l'enseignement de leurs écrits.
Cette idée, Messieurs, c'est la croyance à une loi harmonique universelle qui règle le monde physique et le monde moral et qui introduit l'ordre dans le tout par la dépendance réciproque des parties. Au point de vue des Grecs, cette loi n'a rien de surnaturel ; elle est la Nature elle-même. Dans le monde physique, elle réalise l'ordre au moyen de forces mconscijj ie monde moral, par une sage direq^ des facultés conscientes et douées
100 l'idée de justice dans la démocratie.
L'harmonie ainsi obtenue dans le monde moral s'appelle la Justice (At'xTj-otxatocuvï)).
Jusqu'à Socrate, les Grecs se sont peu préoccupés d'analyser l'âme humaine et d'y découvrir des éléments divers dont la justice doit régler l'association ; toute leur attention s'est portée sur les groupes humains, depuis la famille, qui est indispensable à la vie matérielle de l'humanité, jusqu'à l'État, qui est nécessaire à sa vie intellectuelle et morale. De tous ces groupes, rËtat est le plus vaste, le plus complexe, et conséquemment le plus difficile à régler ; mais c'est aussi celui qui seul peutdévelopper les plus hautes aptitudes de l'homme et assigner à sa vie un but digne de sa nature supérieure. Réaliser dans l'État, par un effort commun, au moyen d'une répartition équitable des droits et des devoirs entre les citoyens, l'idée de la Justice, telle est la tâche que se sont imposée, d'une manière générale, toutes les cités grecques et qu'a poursuivie, avec une noble obstination, la démocratie athénienne. L'idéal vers lequel elle lève les yeux, ou, si vous l'aimez mieux, la foi qui l'anime, ne change pas, mais la façon dont elle le conçoit se modifie avec le temps : le choix des moyens à employer pour atteindre le but varie en conséquence, et les institutions se développent ainsi, sous l'influence latente d'une force morale que je m'efforcerai de dégager des faits extérieurs.
Je me contenterai, pour aujourd'hui, de suivre cette étude jusqu'à la réforme de Clisthène. Là commencera, à la prochaine leçon, le cours proprement dit, sur lequel vous Voudrez bien compter pour continuer et achever ma démonstration.