‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 45 sur 136 · LA JUSTICE LOI DE NATURE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE LOI DE NATURE

Et d'abord, ce principe de la justice, auquel l'antiquité grecque a fait si souvent appel et qui peut seul donner une notion exacte de l'État chez les anciens, il est bon de l'examiner de plus près, et, si faire se peut, de le définir. J'ai pu vous surprendre en disant que les Grecs l'avaient conçu les premiers sous la forme de loi tiaturelle, obligatoire parce qu'elle est la condition de l'ordre naturel. Il vous semble, Messieurs, que la distinction du juste de l'injuste, sans laquelle on ne conçoit guère de morale, est une de ces notions dont les sociétés n'ont pu se passer en aucun temps. Mais il faut savoir ce qu'on entendait par justice dans le monde avant que le génie grec n'eût refait la morale à son image. Or, si peu que nous connaissions les mœurs des peuples qui vivaient en vastes agglomérations des bords du Nil à ceux du Gange, il nous semble voir que partout la règle, l'essence de la justice, est prise en dehors delà nature, à plus forte raison en dehors de la nature humaine, de la conscience de l'espèce. La nature n'est qu'une création, ou une émanation, ou une fabrication qui suppose toujours le travail d'un ou de plusieurs êtres supérieurs placés en dehors d'elle. Ces êtres supérieurs commandent et la justice consiste à leur obéir. Leur volonté, qui ne peut, sans renier son origine supérieure, accepter le contrôle de l'équité naturelle, crée de toutes pièces le droit : elle assigne à la vertu sa forme valable et il n'y a qu'une manière d'être juste, c'est d'être, suivant une expression bi-

102 l'idée de justice dans la démocratie.

blique, « Juste devant le Seigneur ». De là, ces sociétés divisées en castes pourvues d'une investiture divine ; de là, ces monarchies où le despotisme se fonde sur l'omnipotence d'en haut et où les rois, images ou incarnations visibles des dieux, adorent eux-mêmes de leur vivant, par un raffinement bizarre, leur propre divinité.

Telle a été, et je pourrais dire, telle est encore la tendance constante de l'esprit oriental. Tout autre a été, dès l'origine, la direction suivie par le génie hellénique. Si haut que nous remontions, à l'aide des traditions religieuses, dans l'histoire de la pensée grecque, nous trouvons toujours au premier plan, placée bien en vue, la notion de la justice naturelle. Je ne prétends pas, Messieurs-, que cette notion ait été, dès le principe, dégagée de toute enveloppe mystique et aussi indépendante des dogmes religieux qu'elle le fut plus tard. Vous seriez en droit de me rappeler que l'ordre social est symbolisé par Thémis, que les criminels ont été dénoncés par Dikè et poursuivis par les Érinyes, que les principes de la morale ont été souvent donnés pour des arrêts de Zeus et que les constitutions les plus remarquables ont été mises par leurs auteurs sous la garantie d'une recommandation divine. Mais examinez avec attention ces traditions religieuses qui semblent conférer à toute règle morale un caractère surnaturel et vous verrez qu'elles contiennent déjà le rationalisme futur, qu'elles témoignent déjà du besoin d'exclure du domaine de l'intelligence tout élément variable, arbitraire, et par conséquent inintelligible.

Au temps d'Homère, la religion grecque, faite, un peu au hasard, de cultes locaux, avait groupé tous ses

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