LES DIEUX SOUMIS A LA JUSTICE
dieux sous le sceptre de Zeus, qui peut être considéré comme le dieu suprême. Or, ce dieu suprême, père et modèle des rois de l'âge héroïque, n'est pas le législateur, il n'est que le surveillant et le justicier de son empire. Il se soumet tout le premier, par un acte parfois douloureux de volonté raisonnable, à une loi supérieure qui existe par elle-même et qui s'applique également aux dieux, aux hommes et aux choses. Cette loi, c'est ce que les Grecs appelleront plus tard la Nature et qu'ils appellent, en attendant, la Motpa ou destinée, la part d'être, de substance, de qualités, et, par suite, de droits, faite à chaque individu ; c'est la condition de l'harmonie générale, et, comme telle, elle est la justice. Les dieux grecs, comme vous pouvez en juger par l'exemple du plus puissant de tous, sont soumis à la justice naturelle et ne peuvent l'enfreindre sans crime.
C'est qu'en effet, Messieurs, rien ne ressemble moins aux dieux orientaux que les divinités auxquelles les cités grecques portent leurs hommages. Les dieux de la Grèce ne sont ni les créateurs ni même les ordonnateurs du monde : ils sont simplement les aînés de l'espèce humaine, et le privilège incontesté de leur race — privilège qui est d'ailleurs communicable à l'homme dans une certaine mesure par voie de génération — tient moins à une différence essentielle de nature qu'à la supériorité de leur intelligence, de leur force et de leur vitalité. Ils sont sortis des entrailles fécondes de la Terre en un temps où l'effervescence qui les amenait à la lumière était assez puissante pour leur donner une vie sans fin : les hommes, venus plus tard, n'ont reçu d'une mère épuisée qu'une existence éphémère; mais
1()4 l'idée de justice dans la démocratie.
les privilégiés et les déshérités n'en sont pas moins frères et n'en dépendent pas moins d'une loi commune, ' antérieure et supérieure à chacun d'eux. « Une est la race des hommes, une est la race des dieux », disait le plus religieux des poètes grecs, Pindare, « et c'est d'une même mère que les uns et les autres nous tenons notre souffle». La société des dieux et des hommes est une sorte de cité aristocratique comme on en rencontre sur le sol de la Grèce, un État où l'influence prépondérante est aux mains des plus dignes, mais où, grâce i à la Loi qui plane au-dessus de tous, personne n'est l sans droits et personne sans devoirs. Les dieux ont ï aussi leurs devoirs, et des devoirs qu'ils ne peuvent enfreindre sans encourir une sanction. En voyant Apollon banni de l'Olympe, réduit à garder les trou-, peaux d'Admète, ou la vénérable Hêra suspendue entre ciel et terre, deux enclumes aux pieds et les mains attachées, on devine ce qu'il adviendrait des divinités inférieures si elles se révoltaient contre la loi. Zeus n'épargnepas àsessubordonnésles avertissements sévères et, comme le dit naïvement Homère, « les dieux célestes gémissent dans le palais de Zeus ».
Avais-je raison de dire. Messieurs, que la théologie grecque est déjà, dès le temps d'Homère, toute pénétrée d'esprit rationaliste? Ne m'est-il pas permis d'affirmer qu'en aucun temps, à notre connaissance, la Grèce n'a conçu le droit, le devoir, la justice, en un mot, comme dérivant d'une volonté personnelle dont la raison humaine, réduite à une obéissance passive, doit renoncer à comprendre le secret? Si vous entendez parler en Grèce d'ordres émanés des dieiux, et si l'on vous fait remarquer la docilité avec laquelle on s'y