‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 47 sur 136 · LES DIEUX SOUMIS A LA JUSTICE · texte numérisé non relu

LES DIEUX SOUMIS A LA JUSTICE

soumettait à la décision des oracles, ne soyez pas dupes des apparences. Le Grec le plus dévot ne croyait point que tel arrêt était juste parce qu'il venait de Zeus ou (.l'Apollon; mais il pensait, en bonne logique, que les dieux étaient des mieux placés pour savoir ce qui était conforme ou contraire à la loi naturelle. 11 n'y a rien là de mystique, rien qui transporte la raison en dehors de son domaine propre pour la livrer à l'arbitraire des volontés surnaturelles.

Je ne crois pas perdre de vue mon sujet en traversant ces régions théologiques où je cherche l'origine et les premières manifestations de l'idée nationale. Veuillez remarquer en passant les assises que préparent au droit social futur les conceptions religieuses. L'autocratie (TtajxêactÀEta) n'y a point de modèle: elle sera toujours déclarée injuste sans discussion et rejetée, avec une répulsion irrésistible, par les cités helléniques. La monarchie sera légitime là où le monarque aura, comme Zeus, uniquement souci de la loi et conservera sur ses sujets une supériorité naturelle ; l'aristocratie jouira en paix de ses privilèges là où ses membres seront comme des dieux vis-à-vis des hommes, d'uneorigineplus respectée, plus riches, plus inteUigents et plus braves; enfin, la démocratie apparaît déjà en germe dans l'égalité de tous les membres de l'aristocratie, qui ne connaît point de rangs hiérarchiques.

Ainsi, Messieurs, la croyance à une justice naturelle, indépendante de toute volonté personnelle, dominant même l'initiative des êtres supérieurs et ayant droit, à plus forte raison, de s'imposer à l'activité humaine, se trouve, dès le principe, affirmée, garantie

106 l'idée de justice dans la DEMOCRATIE.

par la religion elle-même et s'empare avec une énergie singulière de la conscience hellénique. Cette justice, 1 c'est l'honneur de l'intelligence humaine de la com- 1 prendre, de la faire passer dans la vie des êtres libres et surtout d'en appliquer les lois à la société, qui est^ précisément une institution née d'une attraction harmonique de l'homme vers son semblable.

Car la justice, selon les Grecs, doit être réalisée en ce monde, dans la société vivante, et non point dans un monde problématique dont le tombeau serait l'entrée. Vous savez assez, Messieurs, que la religion grecque, épuisée de bonne heure par le développement précoce des facultés dialectiques, n'avait à peu près rien à dire sur les secrets d'outre-tombe. Il est facile J de dresser sommairement l'état des croyances vulgaires concernant la vie future. On croyait que le mort conservait dans le tombeau, ou dans le grand réceptacle des ombres, une sorte de sensibilité oisive et mélancolique, sans espérances et sans désirs. La: justice n'était point la loi du sombre royaume, car les plus coupables, convenablement ensevelis, y trouvaient le repos, et l'homme le plus vertueux pouvait être privé par la négligence des vivants de cet unique bien' de l'existence souterraine. Le système des initiations mystérieuses, orphiques ou autres, comportant des instructions et garanties pour le grand voyage d'outretombe, fît briller aux yeux de quelques adeptes des perspectives plus riantes, mais il n'eut guère qu'un succès de curiosité. Le bon sens populaire estimait qu'une doctrine secrète devait être une duperie, ou que les conditions auxquelles s'achetaient les jouissances de l'autre vie ne mettaient pas ce bonheur à

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