LA JUSTICE D OUTRE-TOMBE
la portée de tout le monde, ce qui était déjà une injustice. La philosophie vint assez tard instituer sur ce point un débat contradictoire, qui, comme il arrive toujours quand l'objet du débat dépasse nos moyens d'observation, fit prédominer les solutions négatives.
En somme, les Grecs, pris en m.asse, se sont refusés à concevoir d'aussi vastes espérances et à attendre d'une autre vie le redressement des injustices de celle-ci. Leur passion pour la justice visible n'en était que plus ardente et leur impatience de la réaliser plus vive. Avant d'être découragés par le malheur, ils n'ont cessé de croire que leur idéal de justice était emprunté à la nature et, comme tel, réahsable de tout point par des moyens naturels. Ce n'est qu'aux époques troublées et dans des défaillances passagères qu'ils se sont pris à douter de la justice naturelle et à se demander si l'homme vertueux n'a pas à compter, lui aussi, avec la malveillance des dieux ou la malice secrète des choses, avec la Némésis, dont le bras jaloux l'arrête dans son élan vers la perfection.
Cette confiance dans l'efficacité immédiate de l'idée de justice était, Messieurs, une foi virile, une force concentrée, et comme une chaleur d'autant plus facile à transformer en énergie active que le rayonnement ne l'emportait point vers les espaces infinis.
Cette foi, qui a dominé toute l'antiquité classique, fait sourire, un peu plus peut-être que de raison, les dialecticiens modernes. On n'a pas de peine à faire remarquer que, soumis à l'analyse, ce principe de la justice se résout en idées plus simples, dont chacune prise à part manque de démonstration suffisante, et ^ui s'assemblent par des liens inexpliqués. Que l'on
108 l'idée de justice dans la démocratie. m
écarte du problème tout ce qui Tétend et le complique : qu'il s'agisse seulement de la justice sociale, sur laquelle les Grecs avaient les yeux obstinément fixés. La mise en œuvre de cettejustice suppose trois choses: une règle, une liberté qui seule peut engendrer la responsabilité, et une sanction qui ramène à l'ordre la liberté dévoyée. Or, il faudrait d'abord démontrer qu'il y a dans la Nature, en dehors de l'esprit humain, une règle applicable aux actes libres : si on la trouvait, il faudrait démontrer qu'elle est obligatoire pour la volonté comme pour la raison; et, une fois là, il resterait à trouver un rapport exact entre les actes libres et la sanction, peine ou récompense, qui les suit. Mais, quoi de moins mesurable que la valeur d'un acte libre, et qui peut se flatter de la convertir en un équivalent aussi hétérogène que les sanctions dont dispose la société ? La Justice a une balance à la main, et nous avons la prétention de mettre cette balance en équilibre en chargeant les deux plateaux de poids qui ne sont pas comparables et dont, au surplus, nous ignorons la valeur!
J'avoue, Messieurs, qu'il y a en ce monde une heureuse nécessité : c'est celle qui nous oblige à mettre en toutes choses la pratique avant les théories, à vivre avant de connaître les lois de la vie et à escompter la solution de problèmes que la logique pure est souvent impuissante à résoudre. Si l'analyse des idées morales avait dû devancer leur application, la société serait restée dans une barbarie bestiale et ceux qui se montrent capables de ces efforts de dialectique ne seraient jamais nés. Je n'ai pas qualité pour décider entre le collectivisme ancien et l'individualisme mo-