‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 49 sur 136 · LA JUSTICE THÉORIQUE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE THÉORIQUE

derne, et je crois même qu'on n'a pas besoin d'opter entre les deux ; mais je constate que l'un entend la justice d'une façon toute différente de l'autre.

Les partisans de l'une et de l'autre doctrine s'accusent réciproquement de conduire à des conceptions absurdes et violentes de la société. C'est sans doute bien à tort, car tout système pris à part conduit naturellement à des conséquences opposées, comme une pente est à la fois montée et descente. Les Anciens posaient en principe une règle objective, plus haute et plus noble que la liberté individuelle, et leur système conduit ou bien à l'oppression de l'individu par l'État, ce qui peut être l'oppression de l'intelligence par le nombre, ou bien, au contraire, à l'oppression du grand nombre par les hommes supérieurs, seuls aptes à comprendre les lois générales. Les modernes, traitant de chimérique cette règle collective, qui ne peut être qu'une catégorie de l'entendement, posent en principe qu'il n'existe en réalité que des individus et des volontés individuelles, et, fort embarrassés de fonder là-dessus une obligation quelconque, ils aboutissent également ou à la coalition du nombre ou à la domination des grandes individuahtés, à qui il faut de l'espace pour développer à l'aise leurs aptitudes exceptionnelles. Le système ancien a été mis à l'épreuve, et les individualistes déclarent qu'ils n'auraient pas voulu vivre dans une cité antique : pour eux, leur système n'a pas encore subi le contrôle de l'expérience et ils demandent qu'on leur fasse crédit de l'avenir.

Quoi qu'il en soit, la raison grecque a eu foi dans la justice entendue comme une règle de nature, obligatoire pour tous les êtres raisonnables, et Aristote a

no l'idée de justice dans la démocratie.

dit d'avance ce qu'il pensait de la liberté individualiste, la liberté de se déterminer sans règle extérieure et sans autre but que d'affirmer sa liberté même. « Dans une maison », dit-il, « les hommes libres n'ont pas du tout le droit de faire n'importe quoi ; mais tous leurs actes ou la plupart de leurs actes sont réglés, tandis que les esclaves et les animaux n'ont pas souci de ce : qui va au bien commun et font la plupart du temps ce qui leur passe par la tête ».

Aristote a marqué là le trait saillant de sa race, race de politiques, de philosophes et d'artistes. Nous allons voir comment la cité athénienne, c'est-à-dire le peupliele plus intelligent et le plus jaloux de sa liberté qui fut jamais, s'est façonné lui-même à une harmonie progressive, aimée, désirée de tous, et dont le type, vaguement entrevu par le grand nombre, est de temps à antre plus nettement aperçu par le génie des législateurs.

Dans la pensée des Athéniens, l'Attique avait, entre toutes les régions de l'Hellade, le privilège d'avoir été, dès l'origine, une sorte de table rase où les expériences politiques n'étaient troublées par aucune énergie perturbatrice préexistante. Les Athéniens avaient écarté de leur berceau toute trace d'injustice originelle. La terre qu'ils possédaient, ik croyaient ne l'avoir prise à personne. Elle n'était pas seulement le domicile élu des générations présentes; elle était, au sens propre du mot, la mère de leurs ancêtres. Ils étaient fiers d'être autochtones et de n'avoir amais quitté le sol qui

l'autochtonie athénienne. 111

les avait engendrés. C'est un éloge qu'ils se décernaieni volontiers à eux-mêmes et que les censeurs les plus sévères de la vanité nationale, Thucydide et Platon, n'osaient pas leur refuser. Au fond de ce naïf orgueil se trouve déjà une satisfaction de conscience, et c'est surtout de n'avoir point commis d'injustice que se vantent les Athéniens. « Tout le monde convient », dit Isocrate, « que notre cité est la plus ancienne et la plus grande et la plus renommée entre les hommes ; mais, si beaux que soient ces titres, nous en avons de plus grands encore au respect. En effet, cette terre que nous habitons, nous n'en avons pas expulsé les autres... Seuls de tous les Hellènes, nous pouvons l'appeler tout à la fois notre nourrice, notre patrie et notre mère ». Ces paroles réchauffaient le cœur des Athéniens humiliés par les désastres de la guerre du Péloponnèse, et elles allaient frapper d'une allusion vengeresse leurs vainqueurs, ces Doriens de Sparte toujours campés en armes dans la vallée de l'Eurotas qui n'était ni leur mère, ni leur patrie, mais leur esclave. Le dogme de l'autochtonie athénienne, qui grandit avec le progrès du sentiment national, mérite d'être noté en passant. C'est un indice précieux des idées qui dirigeaient dans son évolution la société athénienne. Il contient, sous une forme concrète, la justification de l'égalité démocratique. Entre fils d'une même mère, il ne pouvait y avoir de distinctions fondées sur la naissance.

« Quand on a à faire l'éloge d'autres hommes », dit Hypéride dans son oraison funèbre des soldats morts pour la patrie, « de ceux qui, venus de divers côtés dans une même ville, y ont apporté avec eux leurs traditions

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