LE SENS RELIGIEUX. O
plus désintéressé que celui des hommes de foi ; ils ont fait de ce qu'ils appellent la libre pensée une foi qui leur donne d'ores et déjà la certitude et le repos dans la certitude, c'est-à-dire tout ce que ne possèdent ni ne désirent peut-être les vrais sages.
Ainsi donc, il y a, de l'aveu de tous, un fonds commun à toutes les religions passées, présentes et futures, une même force vitale qui les a suscitées. Nous sommes en présence de la manifestation générale et continue d'un besoin de l'humanité considérée dans son ensemble, et nous devons aborder avec respect l'étude, si sommaire qu'elle soit, de cette faculté éminente que nous désignerons, pour ne rien préjuger, du nom vague et commode de religiosité ou sens religieux.
Je renouvelle donc la question posée plus haut. Qu'est-ce que la religion réduite à son principe, à Taptitude ou habitude psychologique qui est sa raison d'être, au sens religieux?
L'examen le plus superficiel des diverses religions positives montre tout d'abord qu'elles sont toutes composées de deux parties distinctes : les croyances, qui prennent, quand elles sont fixées, le nom de dogmes, et le culte. Ces deux parties ne sont pas toujours en correspondance parfaite, parce qu'elles ont pu se développer d'une façon inégale ; mais nous verrons que cette corrélation intime a dû exister à l'origine, et que le culte représente toujours l'application pratique des croyances. Au point de vue logique, les croyances préexistent au culte, et c'est à les définir qu'il faut s'attacher tout d'abord.
Ici — il est de mon devoir de vous en prévenir — nous nous résignons à quitter pour un instant Je terrain de riiistoire proprement dite. Les cultes laissent partout leurs traces dans des faits matériels, pratiques individuelles, usages nationaux, que l'historien peut recueillir et comparer. Les croyances sont des forces psychologiques qu'il faut deviner sous les faits dont elles rendent raison. Il ne suffît pas de les deviner : il faut les comprendre, et pour cela retrouver l'état d'esprit des âges lointains où plongent les premières racines des religions positives, éprouver, si c'est possible, des sentiments dont une longue culture nousa déshabitués, repenser des idées qui ne nous sont plus familières. Il entre nécessairement dans ces recherches une forte part de conjectures, et c'est une des raisons pour lesquelles on est loin d'être d'accord sur le caractère propre de la religiosité, mélange fort complexe d'opérations intellectuelles et de sentiments.
Supposons l'homme primitif en présence de la Nature et essayons de repasser par les impressions qu'il a éprouvées. Cette Nature ne lui est pas clémente ; il ne vit qu'au prix d'un effort continuel, et, si cel effort affine ses sens et éveille son industrie, il ne lui laisse guère le temps de la réflexion. Cependant, il est, donc il pense. A quoi ? Ne croyez pas qu'il se replie sur luimême, qu'il s'écoute vivre, qu'il se demande de quoi il est fait, s'il n'y a pas en lui quelque chose qui n'est pas toujours satisfait quand les appétits physiques