‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 6 sur 136 · GENÈSE DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

GENÈSE DE LA RELIGION

sont assouvis et qui tire d'autre part les motifs de ses joies et de ses douleurs. L'homme ne songe à s'étudier lui-même que quand son activité n'est plus suffisamment occupée au dehors. On ne voit apparaître les psychologues qu'au déclin des civilisations, et ce qu'ils tirent de leurs méditations, ce sont des théories philosophiques ou des conseils moraux, non pas des religions. Il faut être à la fois raffiné et naïf pour s'imaginer que l'homme a cherché en dehors et audessus du monde sensible la patrie idéale de son âme, parce qu'il avait conscience de ne pas appartenir tout entier au milieu dans lequel s'écoule sa vie terrestre. C'est là le point d'arrivée de& religions, et encore devrais-je dire des religions d'élite, de celles qui ont accepté la collaboration de la philosophie ; ce n'est pas leur point de départ.

Cela ne veut pas dire que l'homme n'ait pas eu dès le principe comme une notion confuse des deux formes de son activité, la volonté et l'action, et l'idée que ces deux modes pouvaient correspondre à des substances ou réalités distinctes, associées, mais non inséparables. L'homme est pour lui-même, selon l'énergique expression de Protagoras, la mesure de toutes choses ; il ne comprend le monde extérieur qu'en le façonnant pour ainsi dire à son image, et nous allons voir que la religion la plus infime suppose la faculté de dédoubler les apparences en réalités palpables et forces ou volontés invisibles. L'homme s'est donc fait tout d'abord de sa propre nature une idée analogue: il a pris en lui-même la distinction non pas encore de la matière et de l'esprit, mais de ce qui tombe sous les sens et de ce qui leur échappe. Seulement, il n'est pas besoin

pour cela d'une réflexion attentive et consciente; l'habitude de la vie quotidienne y suffit.

Je n'aurais pas insisté sur ce point si je ne tenais pas à éliminer tout d'abord -- sauf à en tirer plus tard quelque utilité — une théorie couramment acceptée aujourd'hui et rajeunie tout récemment par M. Herbert Spencer, théorie qui trouve le germe de toutes les religions dans la croyance à l'âme distincte du corps, indépendante de lui durant le sommeil, séparée de lui après la mort. Dans ce système, l'évolution de l'idée religieuse est des plus simples. Le rêve permet de constater par un fait d'expérience l'existence de l'âme ; la mort, assimilée à un sommeil sans fin, mettant en liberté une foule d'âmes désormais sans domicile, les survivants supposent que ces âmes errent autour d'eux et leur apparaissent, tantôt spontanément dans le rêve, l'hallucination, l'extase, tantôt par l'effet de conjurations magiques, qui les appellent et les fixent dans divers objets. Ils se préoccupent de mériter leur bienveillance en leur offrant des aliments et une demeure agréable; le tombeau devient un autel et bientôt un temple. Voilà le monde invisible peuplé et le culte constitué. Avec le temps, on se fait des aptitudes et du pouvoir de ces esprits ou génies une idée de plus en plus haute; ils deviennent des dieux répandus dans toute la Nature et occupés à en mouvoir les ressorts. Pour Spencer comme pour Évhémère, les dieux sont, en fin de compte, des hommes divinisés.

Il y a au fond de cette théorie, sur laquelle je reviendrai tout à l'heure, une erreur de raisonnement que les logiciens appellent un cercle vicieux. Pour diviniser l'homme, il faut avoir déjà la notion du divin.

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