LES EUPATRIDES
On se représentait volontiers plus tard Thésée sous les traits d'un prince vaillant et sage, grand redresseur de torts, qui s'était servi un instant de sa puissance pour donner à ses sujets une constitution habilement tempérée et s'était ensuite renfermé, avec une abnégation touchante, dans son rôle de défenseur armé de l'État. On n'était pas loin de faire de lui le fondateur de la démocratie. Pourtant, on reconnaissait bien que l'égalité avait fait des progrès depuis lors ; car Thésée était censé avoir divisé la population de l'Attique en trois classes, la classe des nobles ou Eiipatrides, celle des laboureurs ou Géomores^ et celle des artisans ou Démiurges. C'est pour simplifier l'histoire et suppléer à des recherches laborieuses que l'on supposait ainsi la distinction des classes opérée par un roi. En effet, après avoir posé en principe que la race était autochtone, il devenait impossible de trouver à l'aristocratie de naissance une raison suffisante. Le peuple athénien n'aurait pas voulu accepter l'explication pourtant la plus probable, à savoir que les Eupatrides avaient été les véritables autochtones, les premiers occupants et légitimes propriétaires du sol, tandis que les classes inférieures se composaient des descendants de réfugiés, d'esclaves affranchis, d'indigènes soumis par la conquête, ou — en supposant écartée l'hypothèse d'une conquête — de familles déchues et appauvries. L'aristocratie, ainsi comprise, est le produit légitime des lois qui régissaient la famille. Les Eupatrides étaient les fils des maîtres de la maison ; les autres, les descendants des serviteurs; et, à moins d'imputer aux premiers un crime originel, une prise de possession violente, ce que n'ont jamais fait les démocrates
114 l'idée de justice dans la démocratie.
athéniens, il n'y avait rien à objecter à leurs droits héréditaires. En admettant, au contraire, que tous les Athéniens étaient issus d'une origine commune, oni enlevait à cette aristocratie sa justification historique et naturelle.
Il va sans dire que tous ces raisonnements sont postérieurs à la destruction effective des privilèges aristocratiques, et que ce n'est point pour des raisons dé théorie pure que tombèrent successivement et la royauté et l'oligarchie des Eupatrides. La royauté disparut la première, renversée par la coalition des familles aristocratiques. Remarquez, Messieurs, que — . — sauf une exception, apparente peut-être, dont la France a été le théâtre — les choses ne se passent jamais autrement. Le monde gréco-romain a été un vaste champ d'expériences, et l'expérience sur ce point a été concluante. Dans toutes les cités qui ont suivi leur développement normal, la royauté, qui a été partout le premier régime de l'État modelé sur la famille, a toujours été supprimée par l'effort des intérêtsaristocratiques, et souvent sans secousse, par une sorte de paralysie progressive. C'est la foi populaire qui crée et soutient les monarchies: ce sont les classes supérieures qui se lassent le plus vite d'obéir. Aussi, une royauté qui vit de compromis avec l'aristocratie est malade; celle que l'affection du peuple a abandonnée est morte.
; La royauté athénienne mourut doucement, sans révolution, laissant derrière elle le souvenir des services rendus, confié à la mémoire d'un peuple reconnaissant. Aucune voix ne s'éleva jamais pour la maudire. On parlait d'elle, aux plus beaux jours de la
DÉCHÉANCE DES THÉSÉIDES. 115
démocratie, comme on parle de ces morts illustres qui sont venus à leur heure et auxquels on ne fait pas un crime d'avoir eu les idées de leur temps. Rome avait juré à la royauté une haine éternelle : Athènes n'embarrassa jamais d'un serment pareil la liberté de son jugement.
L'histoire locale racontait comme il suit — abstraction faite des variantes — la chute définitive de la royauté. Une première attaque contre la dynastie légitime avait été faite, du vivant même de Thésée, par un descendant d'Érechthée, iVlénesthée. Thésée mourut en exil, mais l'usurpateur fut tué devant Troie, et le fils de Thésée remonta sur le trône de son père. Le droit héréditaire triomphait, mais — symptôme grave — sans que le peuple paraisse avoir rien fait pour le défendre. On trouve même çà et là le peuple taxé d'ingratitude à l'égard de Thésée, et cette idée finit par prendre une forme précise. Un scoliaste d'Aristophane dit que Thésée fut frappé d'ostracisme. Je ne veux pas trop prendre au sérieux un débat établi sur des données aussi légendaires, mais je ne crois pas le peuple athénien si coupable. D'après les généalogistes, Ménesthée était l'arrière-petit-fils d'Érechthée, tandis que Thésée ne descendait d'Érechthée qu'à la quatrième génération. Si j'avais à faire ici office d'avocat, je soutiendrais que les Athéniens ont cru ce jour-là se décider pour la cause la plus juste. Mais peu importe.
Ce qui est plus sérieux, c'est qu'Athènes a changé de dynastie une seconde fois, et non seulement sans répugnance, mais par libre choix. Un descendant de Thésée ayant laissé faire par un autre son office de défenseur du pays, les Athéniens donnèrent le sceptre