‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 52 sur 136 · L^IDÉE DE JUSTICE J)ANS LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

L^IDÉE DE JUSTICE J)ANS LA DÉMOCRATIE

à qui savait porter l'épée, bien que ce vaillant fût un étranger et presque un inconnu. Il y a là, Messieurs, une rectification remarquable de la coutume, produite par le sentiment de la justice : c'est la déchéance d'une dynastie, prononcée, à la façon d'un verdict de jury, par la cité. On sent naître l'idée de la souveraineté populaire. Pour le moment, cette souveraineté embryonnaire n'a pas encore une conscience nette de ses droits : elle se borne à transférer l'exercice des prérogatives royales d'un descendant des héros à un autre descendant des héros, de la famille de Thésée à celle de Nestor. L'origine semi-divine, le privilège de nature, est encore indispensable à la possession légitime du pouvoir, mais on est bien près d'analyser ce privilège ■ et de le réduire en éléments plus simples. On en viendra bientôt à penser que la filiation héroïque n'est qu'un simple mode de transmission des qualités exception- ' nelles empruntées à une race mieux douée ; qu'elle n'est pas respectable en elle-même, mais pour ses effets, et que, si elle manque à produire ces effets, elle cesse par là même de créer un droit supérieur au droit commun. La fin de la royauté est proche.

Elle est abolie à la génération suivante. On ne vit jamais de révolution plus pacifique et à laquelle on ait trouvé, après coup, des raisons plus ingénieuses. A la mort de Codrus, qui s'était dévoué pour son pays, ses fils se disputèrent le trône, c'est-à-dire l'ébranlèrent de leurs propres mains. L'aristocratie athénienne trancha le litige en faveur de celui qui consentit à être le chef de l'État sans être le roi et à se reconnaître responsable de sa gestion vis-à-vis des citoyens. La royauté fut transformée en prmcipat ou archontat à

l'archontat a vie. 117

vie, qui était héréditaire en ce sens qu'il ne devait pas sortir de la famille des Codrides, mais qui, ayant reçu du suffrage ou, si Ton veut, du pacte initial une nouvelle investiture, ne pouvait manquer d'être ou de devenir à bref délai électif. On ne dit pas que le premier archonte viager, Médon, ait été le fils aîné de Codrus : la tradition insinue même le contraire, car elle rapporte que Nélée, outré de la préférence accordée à Médon, s'en alla avec ses frères en Asie. Nélée devait être l'aîné, celui qui, suivant le droit strict, était l'héritier de la dignité paternelle.

Voilà donc la cité athénienne pourvue d'une conslitution en rapport avec les progrès de la logique. Le pouvoir est encore d'origine divine ; il n'est pas la résultante des volontés mises en commun; mais celui qui l'f^x TCO os{ choisi par les gouvernas, et il ne l'exerce légitimement qu'à condition d'être responsable de ses actes. On donna plus lard à cette révolution un tour bien spirituel. On prétendit que Codrus avait porté par son dévouement la royauté à une hauteur d'où elle ne pouvait plus que descendre. Les Athéniens avaient voulu ensevelir la royauté dans sa gloire et dresser sur son tombeau le type idéal du roi patriote.

L'archontat à vie, reposant à la fois sur l'hérédité et l'élection, dura, suivant la chronologie courante, un peu plus de trois siècles ; au bout de ce temps, on sentit le besoin d'user plus souvent du droit d'élection et de rendre plus facile le droit de contrôle. La responsabilité n'est guère effective dans les magistratures viagères : la seule sanction efficace à opposer aux abus de pouvoir est la destitution, et il est probable que les Athéniens eussent été fort en peine de l'appliquer. Ils

Page 1