‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 55 sur 136 · LES CITOYENS EN MINORITÉ · texte numérisé non relu

LES CITOYENS EN MINORITÉ

des basses œuvres de ragriculture, se développait d'un mouvement parallèle, pendant que le groupe des propriétaires, des vrais citoyens fils de la terre, suivait une progression inverse. Il y a là une loi de nature dans laquelle il entre un peu de volonté humaine et qui n'en est pas moins fatale pour cela. La pauvreté et la richesse mobilière ne craignent guère les partages : le souci de conserver la propriété foncière, qui n'est pas indéfiniment extensible, tend à limiter la fécondité des familles qui en sont préoccupées, et, par suite, à les anéantir. 11 était arrivé ainsi que les Eupatrides, qui occupaient réellement le pays et peuplaient la cité, étaient devenus une minorité, et une minorité tellement affaiblie qu'elle n'ava'it pas pu se réserver partout la propriété du sol. Ces Géomores que Thésée, dit-on, plaça immédiatement au-dessous des Eupatrides sont bien, ce semble, des possesseurs d'une portion du sol, des possesseurs que la coutume, le droit indigène, ne veut pas encore reconnaître pour des propriétaires, mais dont la possession se convertira nécessairement en propriété. Parmi ceux qui ne possédaient pas de terre et qu'on appelait artisans, il y avait de riches commerçants qui allaient faire sentir aux Eupatrides la puissance de l'argent et qu'il n'était pas possible de maintenir longtemps dans une condition inférieure. En somme, la cité était devenue trop petite. Comme il arriva plus tard à Rome, la population campée tout autour voulait en forcer les portes, en abolissant le vieux droit qui les leur fermait et qui cessait de répondre, en de telles conjonctures, à l'idée de justice.

Les Eupatrides avaient le choix entre deux partis : résister ou céder. Ils ne se résignèrent au dernier

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qu'après avoir essayé du premier. La résistance ne fut pas une lutte hasardeuse, passionnée, mêlée de concessions illogiques, de contrats tortueux, et terminée par une défaite sans gloire, comme celle des patriciens de Rome contre la plèbe. Les patriciens d'Athènes proclamèrent d'abord le droit tel qu'on l'avait toujours entendu jusque-là : pour le faire respecter, ils chargèrent un des leurs, Dracon, de formuler un ensemble de lois pénales, écrites, portées à la connaissance de tous ; et, pour appliquer ces lois, qui seraient peut-être restées impuissantes dans la main trop faible des archontes, ils instituèrent des jurys d'État, composés de citoyens choisis parmi les plus probes et âgés d'au moins cinquante ans. Ce n'était pas là une bonne manière, sans doute, — l'expérience le prouva, — c'était pourtant une grande manière de résister à ce que les Eupatrides considéraient comme des tentatives d'usurpation sur les droits acquis. Ce n'est pas seulement à l'appareil, mais au sentiment de la justice qu'ils font appel, et, comme ils ont foi dans l'identité de la justice et de la coutume, que personne autour d'eux ne distingue encore entre ce qui est juste et ce qui est légal, ils se persuadent qu'il suffit d'armer la loi pour assurer le triomphe de la justice. Ils ne savaient pas — et leurs adversaires ne le savaient guère mieux — que la distinction entre la justice et la loi, entre la nature invariable qui est le fondement de l'une et les conventions sociales qui donnent à l'autre sa forme, se glissait inaperçue dans la conscience publique. Il suffit que la loi change pour perdre son empire absolu sur le for intime : dès qu'elle se modifie, même pour s'améliorer, elle s'avoue perfectible et ne peut plus être confondue

ATTENTAT DE CYLON. 123

avec ridéal de perfection qui plane au-dessus d'elle. Cela ne veut pas dire qu'elle soit du même coup méprisée ; elle peut même être considérée comme ce qu'il y a actuellement de plus parfait; mais elle ne peut plus avoir l'absurde prétention de se refuser à tout progrès ultérieur. La tâche des législateurs est précisément de mettre les lois en harmonie avec l'idée qu'on se fait de la justice idéale, de façon que la copie ne cesse pas de ressembler au modèle.

Les lois de Dracon avaient le tort d'imposer l'immo*bililé à une société qui ne pouvait plus rester en place. Tout le monde les trouva justes, car le nom de Dracon resta à Athènes entouré du même respect que celui de Solon ; mais, sans avoir d'objections théoriques à faire, on resta inquiet et mal satisfait. Le résultat ne se fit pas attendre. Moins de dix ans après, en s'éveillant un matin, la cité apprit que l'Acropole était occupée par un riche Eupatride, gendre du tyran de Mégare, avec une troupe d'hommes armés, et que ce personnage allait en descendre, quand il aurait rallié à lui assez de mécontents, pour imposer à Athènes le régime sous lequel gémissait la bourgeoisie de Mégare. Cylon s'était trop pressé. 11 s'était donné le double tort de violer les lois au profit de son ambition personnelle et de l'avoir fait avec l'aide des séides étrangers que lui avait prêtés son beau-père. Il fut bloqué dans l'Acropole, et ceux de ses complices qui ne réussirent pas, comme lui, à s'enfuir furent exécutés par les Eupatrides. Rien de plus juste, et les autres classes, si elles n'aidèrent pas les défenseurs de la loi, les laissèrent au moins libres d'agir. Mais on apprit bientôt que les Eupatrides avaient apporté dans la

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répression une animosité qui leur avait fait violer la justice naturelle et même les privilèges des dieux. Comme les coupables s'étaient réfugiés au pied des autels, où ils étaient inviolables, on les avait attirés au dehors en leur promettant la vie sauve et égorgés ensuite : on disait même que leur sang avait souillé le temple. Les vengeurs d'une loi dont la justice commençait à ne plus être évidente pour tout le monde avaient donc foulé au pied des axiomes de morale, le respect de la parole donnée et le respect des dieux. On s'attendait à un châtiment divin, sans savoir s'il frapperait seulement les sacrilèges, ce qui est de la justice individuelle, ou si, par une application légitime du principe de la solidarité, il frapperait la cité entière, coupable de ne pas les punir elle-même. On fut bientôt édifié : 1^ tyran de Mégare mit en mer une floMc qui s'empara de Salamine et vint bloquer le port d'Athènes; des maladies étranges s'abattirent sur la ville; les imaginations surexcitées s'abandonnèrent à des peurs fantastiques et Ton assurait que des revenants se promenaient par les rues en plein jour.

Ce fut une clameur générale contre les sacrilèges, de qui venait tout le mal. Le peuple, livré à lui-même, n'eût peut-être su que faire; mais déjà Solon l'Eupatride se préparait à sa tâche de réformateur. Il commença par persuader aux Athéniens de se garantir eux-mêmes contre les dangers matériels : puis, Salamine reprise, les Mégariens rentrés chez eux, il proposa de nommer un jury pour juger les auteurs du sacrilège, qui étaient presque tous de la famille ou de la clientèle des Alcméonides. Les Alcméonides se soumirent sans résistance au verdict rendu par un tribunal

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