ÉLARGISSEMENT DE LA CITÉ
de trois cents Eupatrideset quittèrent l'Attique, emportant avec eux les cendres de leurs ancêtres. La cité ayant ainsi expulsé de son sein les criminels, il ne lui restait plus qu'à faire sa paix avec les dieux. Pour cela, il fallait une purification en règle, opérée par une sorte de mandataire des puissances célestes. Solon indiqua pour cet office le prophète Épiménide, confident de Zeus et d'Apollon, de la sainteté duquel on disait des merveilles. Épiménide vint et comprit ce que Solon attendait de lui. Il fit ce que nul législateur alors n'eût pu faire, ce que Rome, faute d'un révélateur inspiré, ne put jamais obtenir : après avoir purifié la ville par des cérémonies solennelles, il élargit d'un seul coup, par l'ordre exprès des dieux, la communauté religieuse qui servait de base à la cité. Il fit entrer dans lesgenîes^ d(xi\s\es pfiratries^ dans ces groupes jusque-là fermés aux nouveaux venus, tous les hommes libres; il leur permit, que dis-je ? il leur ordonna d'invoquer à leur tour les dieux des Eupatrides, Zeus Herkeios qui protégeait leur foyer, Apollon Patrôos qui garantissait la légitimité de leur descendance, et Athêna qui veillait sur la cité entière. Puis il s'en alla, laissant à Solon, auquel il avait communiqué quelque chose de son prestige mystique, le soin de poursuivre la tâche commencée.
La réforme religieuse rendait indispensable et justifiait par avance la réforme politique. Jusque-là, la société civile s'était exactement superposée à la communauté religieuse et avait les mêmes limites. A moins d'établir entre l'État et ses dieux nationaux une scission qui eût été absurde, puisque ces dieux étaient en quelque sorte des citovens, intéressés à défendre la
1'!2^ l'idée de justice dans la démocratie.
cité contre les dieux étrangers, il fallait que la société civile et politique suivît le mouvement qui avait élargi l'association religieuse. Solon n'eut donc pas à lutter pour faire entrer dans les esprits une idée qui y était déjà, à savoir que tous les hommes libres de l'Attique devaient être des concitoyens : il s'agissait seulement de décider si les nouveaux citoyens devaient être en toutes choses assimilés aux premiers. C'est pour résoudre cette grave question qu'il fut, en 594, nommé seul archonte et muni de pleins pouvoirs.
Sa constitution témoigne d'un grand sens politique et de son respect pour la justice. Distinguer entre les anciens et les nouveaux citoyens et conserver aux premiers leur prééminence, c'était relever les barrières renversées par Epiménide et revenir à l'état de choses d'où on voulait sortir. Il n'y avait plus de privilège de naissance, puisque tous les hommes libres étaient et que leurs descendants allaient naître citoyens. D'un autre côté, proclamer l'égalité absolue sans tenir compte des inégalités naturelles, — naturelles ou acquises, — c'était aller contre la justice et renoncera atteindre cet ordre idéal qui met chacun à sa véritable place. Solon, en quête d'un principe ordonnateur, comprit bien vite que si l'on veut mesurer les droits et devoirs de chacun à sa valeur intrinsèque, ce qui serait la justice absolue, on tombe dans la pure utopie. Il n'y a pas d'instrument qui permette de peser ainsi les hommes, et, s'il y en avait un, on s'apercevrait que, tous ayant des valeurs inégales, il faudrait faire des lois et une morale pour chaque individu. Il chercha donc un caractère extérieur, apparent et mesurable, qui fût une présomption suffisante, et en tout cas indiscutée, de la