LA CONSTITUTION DE SOLON
valeur des individus. Ce caractère, il crut le trouver dans la richesse. La richesse, en effet, engendre le loisir; le loisir rend possible la culture intellectuelle, et celle-ci ajoute à la supériorité matérielle que donne la richesse la supériorité morale qui rend l'homme digne de gouverner les autres. Solon, qui était un poète et un philosophe en même temps qu'un homme d'action, ne crut pas renoncer de la sorte à réaliser, autant que le permettaient les circonstances, l'idée de la justice distributive : il espéra, au contraire, avoir trouvé, en attendant mieux, un moyen d'estimer approximativement la valeur des hommes. Mais ici, il faut préciser. Solon faisait entrer pour beaucoup dans la valeur du citoyen l'attachement au sol natal, le désir et le courage de le défendre, et il lui sembla que la richesse mobilière, laquelle n'a point de patrie, ne garantissait pas assez la possession de ces vertus civiques. 11 établit donc la distinction des concitoyens en classes sur l'évaluation de la propriété foncière, à l'exclusion de toute autre.
Voici comment il crut devoir graduer, d'après cette échelle censitaire, la répartition des droits et — ne l'oublions pas — des devoirs. Tous les citoyens étaient électeurs, parce qu'il serait injuste de remettre les intérêts de tous à des fonctionnaires qui n'auraient pas été choisis par le suffrage de tous. Mais tous ne sont pas éligibles aux fonctions publiques, qui supposent la capacité et le loisir. Ceux qui ne possèdent pas de terre ou n'en possèdent pas assez pour être dispensés du travail salarié, restent exclus de tous les emplois, sauf des fonctions de jurés: les trois autres classes ensemble fournissent chaque année les quatre cents conseillers
128 l'idée de justice dans la démocratie.
(^ouXeuxai) qui gèrent les finances de l'État et élaborent les projets de loi reconnus opportuns. La première classe seule était en possession de Tarchontat et, par Farchontat, de l'Aréopage, sénat composé des anciens archontes, tribunal singulier, de compétence élastique, auquel aboutissaient toutes les questions contentieuses. Cette éligibilité graduée des trois premières classes était d'ailleurs un droit dont on ne jouissait qu'à partir d'un certain âge, et qu'on perdait facilement, ainsi que le droit de suffrage, par la moindre condamnation judiciaire. En regard des droits, Solon n'avait pas oublié les devoirs, ceux-ci grandissant avec ceux-là. L'État ne demandait à ceux qui ne possédaient pas de terres ni leur sang, ni leur argent : les autres lui devaient, au prorata de leur fortune, l'impôt et le service militaire, lequel était plus ou moins onéreux, dans un pays où l'on s'équipait à ses frais, suivant que l'on servait à cheval ou à pied, avec la cuirasse et le casque ou armé à la légère. C'était un régime censitaire, sans doute, timocratique, comme disaient les Grecs, mais combien différent de ceux que nous avons connus depuis ! Vit-on alors, comme chez nous, le droit de suffrage réservé à une infime minorité et les privilégiés de la fortune prétendre à l'honneur de gouverner le pays en imposant au prolétaire sans droits politiques le devoir de le défendre? Aussi, tandis que cette manifestation d'un égoïsme mesquin et hors de saison a laissé au cœur du peuple français comme une vague rancune, le régime inauguré par Solon a été considéré plus tard par le peuple athénien comme l'essai honnête d'un principe nouveau, qui devait bientôt s'effacer devant ses conséquences prochaines,