PYTHAGORICIENS ET SOCRATIQUES
fité de son prestige de savant pour établir le régime philosophique. Au bout de quelques années de ce régime, il y eut une épouvantable explosion de haine. Les Pythagoriciens furent mis hors de loi, traqués comme des bêtes fauves et mis à mort partout où on put les atteindre. A coup sûr, ce n'était pas pour s'être consacrés au culte de la vertu et des sciences dans leurs instituts quasi monastiques qu'ils avaient déchaîné sur eux cet orage ; c'était pour avoir voulu contraindre les autres à leur obéir, sous prétexte qu'ils étaient les plus sages.
L'expérience faite par les Pythagoriciens ne convertit pas les raisonneurs. Ils restèrent persuadés que leur théorie était applicable en soi ; mais, comme ils n'espéraient plus ni l'imposer par la force, ni obtenir par la persuasion qu'on en fît l'essai, ils passèrent à l'état d'opposants, railleurs ou chagrins suivant leur tempérament, mais incapables de juger sainement les efforts de la démocratie qui luttait sous leurs yeux pour arriver, elle aussi, par un autre chemin, au règne de la justice. Telle fut l'attitude de Socrate, de Xénophon et surtout de Platon, l'héritier direct des conceptions pythagoriciennes. Socrate, tout en évitant les allures dogmatiques, laissa derrière lui un petit nombre d'idées précises dont on se fit, dont on se fait encore des armes contre la démocratie. Il habitua les esprits à distinguer entre ce qui est légal et ce qui est juste suivant la nature. Pour déterminer ce qui est juste suivant la nature, il faut beaucoup de réflexion, de liberté à l'égard des préjugés, en un mot, de science. Il y a donc peu de chance que les lois, faites sur la place publique par une foule ignorante et pleine
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d'idées préconçues, soient d'accord avec la justice. Le même raisonnement menaçait le culte établi. La conclusion obligée est que le gouvernement de la société doit être enlevé aux masses et remis aux philosophes. A ceux qui objectaient que les savants pourraient mal user du pouvoir pour satisfaire leur égoïsme individuel, il répondait — et c'est là la clef de voûte de toute sa philosophie — que la science et la vertu sont une seule et même chose, et qu'on ne sait rien quand on n'a pas reconnu que l'intérêt véritable de l'individu trouve sa satisfaction dans le bien général.
Le peuple athénien, dans un moment d'impatience qu'il regretta aussitôt, envoya à Socrate le poison. La sentence était injuste, puisque Socrate, tout en rêvant des lois meilleures, prêchait d'exemple le respect de la légalité ; mais on comprend que ses accusateurs aient pu présenter au jury sa condamnation comme une mesure de défense sociale. Xénophon,* son disciple, ne comprit de la théorie du maître que les conclusions les plus prochaines : il renia, il combattit même sa patrie ; il fit élever ses enfants à Sparte, où il trouvait le gouvernement de son choix, et vécut trente ans dans une sorte de fief que lui avaient donné les Lacédémoniens. Platon, qui, lui aussi, voulait fuir Athènes et qui y revenait toujours, se consola en esquissant des plans de république où les sages infaillibles sont toujours en haut, pesant les mérites de chacun et ordonnant la société suivant des règles mathématiques, sans être gênés ni par la famille, ni par la propriété, qu'ils ont eu soin de supprimer préalablement.