‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 61 sur 136 · LA DÉMOCRATIE JUGEE PAR ARISTOTE · texte numérisé non relu

LA DÉMOCRATIE JUGEE PAR ARISTOTE

Enfin, Aristote vint faire entendre le langage de la raison pratique, et c'est pour vous mettre en face de ce témoignage rendu à la démocratie par celui que je considère comme le plus puissant esprit de l'antiquité que j'ai poursuivi jusqu'à lui ce rapide aperçu. Athènes n'était pas le lieu de naissance d'Aristote, mais elle était son domicile élu, sa demeure préférée, la patrie de son intelligence. Disciple de Platon, précepteur d'Alexandre, ami d'un petit potentat asiatique, Hermias d'Atarnée, suspecté d'attaches macédoniennes et molesté un instant par le patriotisme aigri des Athéniens, il avait plus de motifs que personne de décrier la démocratie égalitaire, qui, du reste, il le dit lui-même, n'est pas, en théorie, le gouvernement le plus parfait. Et pourtant, cette grande et sereine intelligence, après avoir longtemps observé et comparé, vint couvrir de son autorité le régime vilipendé par l'ôrgueilleiise présomption des sages. Au début de sa Politique^ il montre que Platon assimile à tort l'État à une grande famille pour lui appliquer le régime despotique de la famille. Le but de la famille est de propager et d'entretenir la vie physique; le but de l'État est d'élever le niveau de la moralité publique et privée. Toutes les formes de gouvernement sont légitimes qui se proposent cette fin, et la meilleure forme est, en pratique, celle qui, s'adaptant le mieux aux circonstances, conserve assez de souplesse pour se modifier avec le temps. Étudiant le régime démocratique, il se heurte à cette objection que l'avis d'un petit nombre d'hommes éclairés vaut mieux que l'opinion du grand nombre; que la minorité peut avoir raison contre la majorité ; et voici ce

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qu'il répond : « Ce n'est pas là une objection péremptoire, car il est bien possible que le grand nombre, encore que chaque individu pris à part ne soit pas un homme de valeur, arrive en se réunissant à valoir plus que les hommes d'élite, non en tant qu'individus, mais en tant que collectivité ; comme les piqueniques où chacun apporte sa part peuvent être mieux servis que des dîners payés par un seul. Car le nombre est fait d'individus dont chacun a sa part de vertu et de réflexion, et, en se réunissant, la masse devient comme un seul homme disposant d'une multitude de pieds, de mains et de sens, et gagnant ainsi, non seulement en force matérielle, mais aussi en moralité et en perspicacité ». « En face de la minorité », dit-il ailleurs, « la majorité a un droit légitime ; car, par cela même qu'elle est le nombre, elle est plus forte, plus riche et plus capable que la minorité ».

Quand Aristote écrivait ces lignes, il avait sous les yeux une démocratie égalitaire telle qu'on n'en verra peut-être plus de semblable ; une démocratie où le peuple ne se bornait pas à choisir ses mandataires, mais faisait lui-même les lois et les appliquait ensuite dans ses tribunaux ; où tout, en un mot, se décidait par le suffrage non seulement universel, mais direct.

Les démocraties modernes peuvent vivre avec des concessions moins larges de la théorie. Elles ont pour sauvegarde et pour garantie de durée une règle dont les philosophes épris de la logique ont fait fi, que la démocratie athénienne a parfois oubliée, et qu'Aristote a mise dans tout son jour : à savoir, qu'il ne suffit pas qu'une chose soit conforme à l'idée de la justice pour être actuellement juste et par conséquent

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