‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 62 sur 136 · LE SUFFRAGE UNIVERSEL · texte numérisé non relu

LE SUFFRAGE UNIVERSEL

utile ; qu'elle doit être de plus opportune ; que cette opportunité gît dans les circonstances ; que ces circonstances se reflètent nécessairement dans l'opinion publique, et que la réflexion la plus exercée ne pourrait les découvrir et les révéler aussi bien que le suffrage de tous, lequel est comme une enquête qui se fait toute seule.

Si la société devait s'approcher par un mouvement rectiligne d'un idéal de justice placé à l'infini, les purs logiciens seraient ses meilleurs guides. Mais, en établissant, à la façon des Grecs, un rapport harmonique entre les lois du monde et celles de la politique, je dirai que, comme les corps célestes, les groupes humains, sollicités par deux impulsions contraires, les exigences de la théorie et celles de la pratique, doivent à chaque instant dévier de la ligne droite qui les emporterait sans retour dans les profondeurs glacées de l'espace et se contenter de tourner autour d'un foyer en quelque sorte matériel, d'une justice approchée et relative, qui n'est pas un idéal métaphysique, mais qui éclaire pourtant et surtout réchauffe tous les hommes de bonne volonté.

LES INSTITUTIONS PÉDAGOGIQUES DE LA G?iÈCI?i.

ESSIEURS,

Il est des vérités qui sont en quelque sorte tombées dans le domaine public et que l'on ne démontre plus. La nécessité de Téducation, le rapport qui existe entre le niveau d'une civilisation et l'effort qui l'alimente en façonnant l'intelligence des générations nouvelles, est de celles-là. Les doctrines qui croient la nature humaine perverse et celles qui se défient moins de sa spontanéité intrinsèque aboutissent sur ce point aux mêmes conclusions. Les Grecs, dont l'histoire et l'exemple nous fourniront un ample sujet d'études, n'ont ni calomnié, ni vanté outre mesure les instincts, les aptitudes naturelles de l'homme ; ils n'ont pas non plus exagéré la puissance de l'éducation, ni exigé d'elle qu'elle fît des prodiges. Eux qui ont si souvent agité et résolu avec tant de bon sens la question — déjà bien banale au temps d'Horace — de savoir quel est, dans l'équilibre d'une tête bien faite, l'apport de la nature et celui de l'éducation, ils ont généralement fait plus grande la part de la nature et résumé leur

1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorbonne (8 déc. 1882).

LA NATURE ET l'ÉDUCATION. 139

pensée dans le proverbe si connu : a qu'on ne taille point un Hermès dans n'importe quel bois ». Ce n'est que par exception qu'on entend parler chez eux de triomphes remportés par l'éducation sur une nature disgraciée, et ce qu'Isocrate reproche le plus amèrement aux sophistes, c'est précisément de promettre aux parents abusés de ces tours de force impossibles. On dit bien que Démosthènese corrigea, à force de volonté et de patience, d'un défaut de prononciation ; on ne dit pas qu'il soit devenu un grand orateur sans aptitude naturelle à l'éloquence.

Les Grecs ont constaté, sans récriminer ni contre la Providence ni contre la société, que les hommes ne naissent ni semblables ni égaux : ils ont accepté comme un fait avéré que la nature garde ses droits, qu'elle maintient cette inégalité primordiale et qu'il ne faut pas attendre de l'éducation plus qu'elle ne peut donner. « Si l'on me demande », dit Isocrate, « quelle est de toutes les conditions préalables celle qui a la plus grande influence sur l'éducation de l'orateur, je répondrai que l'aptitude naturelle est incomparable et l'emporte sur tout : car celui qui a l'âme capable de trouver, d'apprendre, de travailler, de garder dans sa mémoire, celui qui a la voix, la netteté d'intonation qui persuade les auditeurs non seulerrîent par ce qu'il dit, mais par l'harmonie même des discours, de plus la hardiesse, non pas celle qui dénote l'impudence, mais cette possession de soi qui fait que l'on parle devant les citoyens assemblés avec autant d'assurance que l'on pense à part soi, ne sait-on pas qu'un tel homme, même sans instruction soignée, avec l'éducation superficielle de tout le monde, serait un orateur comme il

n'y en a peut-êtrejamais eu parmi les Hellènes? » Quand je vous aurai dit à mon tour — et j'aurai occasion de le redire — que les Grecs tenaient en médiocre estime ce qu'ils appelaient la 7roXu[xà6£ta, le savoir accumulé et indigeste qui, selon le mot d'Heraclite, « ne forme pas l'esprit » ; qu'ils n'ont jamais été grands dévoreurs de livres et qu'ils ont toujours mis l'énergie créatrice de la volonté au-dessus du labeur de l'intelligence confinée dans son domaine particulier; j'aurai, je pense, donné une force singulière à l'argument que je compte tirer du zèle incessant, de la longue patience, de l'intérêt passionné et enthousiaste qu'ils ont apportés à la grande œuvre de l'éducation.

Parce que l'éducation ne peut pas tout, ils ne pensaient pas que ce qui est en son pouvoir fût peu de chose. Sous son action, les natures richement douées s'épanouissent, et les maîtres prompts à l'éloge, comme Isocrate, saluent dans les plus intelligents de leurs disciples des « enfants des dieux » : les esprits médiocres eux-mêmes se détendent et s'ouvrent peu à peu à l'influence bienfaisante de l'enseignement. Enfin, cette continuité d'efforts prolongés durant une longue suite de générations ajoute avec le temps aux aptitudes intellectuelles de la race, et l'éducation, qui ne triomphe guère de la nature quand elle entre en lutte avec elle, l'anoblit et l'élève ainsi par une collaboration dont le fruit dépasse l'expérience du moment. Les Grecs l'avaient bien compris. Fiers comme ils l'étaient de leur supériorité sur les Barbares, ils ne considéraient point cette prééminence comme un effet sans cause ou comme un pur don de leurs dieux : ils savaient qu'ils la devaient au trésor de connaissances et de sages pré-

Page 1