LA MUSIQUE
engendre un examen plus approfondi des textes fait par un grammairien proprement dit (ypatxacxTixdç), appelé encore philologue (ç/'.XôXoyoç) ou critique (xpiTixôç): puis vient la rhétorique, qui confine de très près à la philosophie. La rhétorique et la philosophie, nées en dehors d'Athènes, y entrèrent avec les sophistes et n'en sortirent plus. En même temps s'accusait un mouvement scientifique qui groupait autour de la musique, entendue dans le sens pythagoricien d'harmonie des nombres, l'arithmétique, la géométrie et même l'astronomie. D'autre part, les merveilles artistiques créées par le siècle de Périclès avaient vulgarisé le goût du dessin (ypa-^tx-zj), qui entre à son tour au temps d'Aristote dans le programme d'une éducation libérale.
On était, vous le voyez, au siècle d'Alexandre, sur la voie où se laissent entraîner l'une après l'autre toutes les nations civilisées et qui aboutit, par l'accumulation des matières d'enseignement et la surcharge des programmes, à une culture toute superficielle, admirée de ceux qui n'en connaissent point d'autre.
Maintenant que nous avons défini la gymnastique et la musique, et entrevu l'étendue possible de l'éducation encyclique, il nous reste à répartir entre les divers âges et les divers professeurs ces tâches multiples qui paraîtraient relativement simples à un bachelier de nos jours. Je reviendrai ici, un peu malgré moi, à la division qui nous est familière, à la division en cours élémentaire, moyen et supérieur.
La gymnastique, je me hâte de le dire, accompagne à tous les degrés la culture intellectuelle : c'est par elle que commence, c'est sur elle que s'appuie, pour ainsi
dire, réducation tout entière ; et cela non pas seulement comme exercice corporel, mais comme discipline, comme enseignement moral, accoutumant Tenfant et le jeune homme, de compte à demi avec la musique, à l'obéissance ponctuelle, à la modestie, à la dignité de l'allure et du maintien, atout ce que nous désignons aujourd'hui par le terme générique de « bonnes manières ».
Les leçons de gymnastique étaient données aux enfants, dès le début même de leur éducation, dans \es palestres par les pœdotribes, gens sévères que les monuments figurés nous représentent d'ordinaire vêtus d'un manteau court et appuyés sur un grand bâton. Ce bâton, on nous dit qu'ils s'en servaient au besoin pour maintenir la discipline, régentant leurs élèves comme leur patron Hermès traitait, dans son office de psychopompe, les ombres récalcitrantes. Les enfants apprenaient là successivement à courir, à sauter, à lancer le disque et le javelot, enfin à lutter corps à corps, la lutte étant éminemment propre à équilibrer toutes les forces et en même temps à former le caractère. Les palestres étaient des établissements privés, comme les écoles (BiSaaxaXsTa) qui recevaient à une autre heure de la journée la clientèle des palestres.
Aristophane décrit avec une verve aimable — bien qu'un peu libre — le bon temps où l'on élevait encore les enfants à l'ancienne mode, où la vie de l'adolescent se partageait entre la palestre et l'école, abritée avec un soin jaloux contre la dissipation et les mauvais exemples. « Je dirai donc », dit le Juste des NuéeSy <( quelle était l'ancienne éducation, lorsque j'enseignais la justice avec tant de succès et que la modestie était
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en honneur. D'abord, il ne fallait pas entendre souffler mot. Dans la rue, quand ils se rendaient à l'école de musique, tous les adolescents du même quartier marchaient nus, serrés en bon ordre, même quand il neigeait à flocons. A l'école, on leur apprenait à chanter, sans serrer les cuisses, ou « la terrible Pallas qui « renverse les villes », ou « Une clameur qui retentit <( au loin », dans le ton grave de l'harmonie léguée par les ancêtres. Si quelqu'un se permettait une bouffonnerie ou filait une roulade comme ces tortillons enchevêtrés que Phrynis a mis à la mode, on lui apprenait avec des coups à ne pas insulter les Muses. Chez le psedotribe, les enfants devaient en s'asseyant allonger les jambes pour ne rien montrer d'indécent au dehors,... etc. »
Il nous importe peu, pour le moment, de rechercher si les enfants fréquentaient à la fois, dès le début, la palestre et l'école ; si l'on pensait avec Aristote qu'il faut s'occuper des mœurs et du corps avant de cultiver l'intelligence, et, par conséquent, faire passer la gymnastique et le pœdotribe avant la musique, ou si l'on avait hâte, comme Platon, d'éveiller l'intelligence des enfants en commençant, à la maison même, leur éducation musicale avant de les envoyer à la palestre. L'usage n'a jamais la rigidité d'un règlement ou l'intolérance d'une théorie: il est probable que chaque père de famille choisissait la combinaison qui lui agréait le mieux.
L'instruction élémentaire est celle qui, comme je le disais tout à l'heure, a suffi à la génération modèle, à celle des « combattants de Marathon », si souvent cités par les conservateurs ennemis de toute innova-
tion. Mais ne pas progresser, s'est s'affaisser sur soimême; ne pas innover, c'est s'endormir d'un sommeil peut-être fatal, et s'imaginer qu'on peut s'en tenir indéfiniment aux usages consacrés, c'est une illusion presque aussi grande que de croire qu'on peut innover utilement sans tenir compte des traditions et du passé.
Il se trouva bientôt dans Athènes, alors puissante et riche, des jeunes gens d'esprit plus curieux et des i professeurs moins médiocres que le commun des otBà(7)caXoi, qui, après avoir chanté et fait chanter r « invincible Pallas », se mirent à examiner de plus près les textes^ poétiques des manuels scolaires, à en analyser la facture, à en détailler les beautés, à faire des remarques sur la langue, le dialecte, la prosodie, le genre littéraire, bref, à surajouter à l'enseignement élémentaire des cours d'un ordre un peu plus élevé. Nous l'avons dit déjà, à côté du simple otoàaxaXoç (ou Ypa|j!.[jiaTi(jT7]ç-y(ia[x[ji,aTGot3à(7xa};oç) apparaît le grammairien (Ypa[X[jt,aT[xdç) qui commente les textes, qui les juge en critiîjue (xpixtxdç) et apprend à les goûter en philologue (tptXdXoyoç).
Nous rencontrons donc ici une sorte d'enseignement secondaire, qui dépasse le niveau de l'instruction commune et prépare à des études plus larges. Mais ce serait une erreur de croire que ce moyen terme a été atteint avant le degré supérieur, par une sorte de progrès continu.
L'histoire démontre que, dans toutes les œuvres humaines, le progrès suit une marche moins simple. Si j'osais emprunter à la langue des mathématique^ ses formules précises, je dirais que les extrêmes exis-
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tent toujours avant les moyens. S'agit-il de la tormation d'un État? Ordinairement il se crée, je ne dis pas avec l'ampleur qu'il atteindra plus 4ard, mais tout vivant et viable, avec sa souveraineté immanente, par l'effet d'un choc qui rapproche tout à coup des molécules déjà organisées, et c'est après coup que se forgent les attaches intermédiaires qui soutiennent l'ensemble en réglant les rapports et les droits respectifs de toutes les communautés partielles contenues dans la grande. S'agit-il, comme ici, du développement intellectuel d'un peuple? L'expérience a prouvé — et, certes, l'exemple est à méditer — l'expérience, dis-je, a prouvé que l'enseignement moyen ne fait que détailler, simplifier, mettre à la portée des intelligences ordinaires les résultats des travaux accomplis par des hommes moins préoccupés des questions de pratique, de métier, d'utilité immédiate.
L'enseignement élémentaire peut vivre de sa vie propre; car, bien que les instruments dont il enseigne le mécanisme, l'écriture, les signes des nombres, les notions générales, comptent parmi les plus belles inventions de l'esprit humain, il n'a à peu près rien de commun avec la science active et conquérante.
Avec un enseignement élémentaire complété par la pratique journalière des devoirs civiques, par l'entraînement de l'exemple, par l'influence personnelle des parents et des citoyens, Athènes, l'Athènes d'Eschyle, de Sophocle, de Périclès, avait atteint un développement intellectuel sans exemple dans l'histoire. Mais cette culture même, en provoquant l'émulation et en surexcitant l'intelligence, fit sentir le besoin de méthodes nouvelles, qui fussent des voies plus courtes
et plus sûres que l'expérience personnelle pour arriver à la science raisonnée et pour dépasser le niveau atteint jusque-là par des esprits d'élite au cours d'une longue vie.
Gomme le talent de la parole était alors le plus envié de tous, c'est principalement sous forme de cours à l'usage des futurs orateurs et hommes d'Etat que le haut enseignement fit son apparition à Athènes vers le v^ siècle avant notre ère. Les professeurs qui venaient ainsi former les jeunes gens à l'escrime dialectique, et qui affichaient même la prétention de leur donner, sur toute espèce de questions, le dernier mot de la science, étaient ces débitants de sagesse, ces « sophistes » dont le nom est resté une injure. Je ne veux ici ni réhabihter les sophistes ni justifier leur mauvaise réputation : les idées simples sont les seules qui fassent fortune, et les hommes jugés d'un mot risquent de l'être pour toujours. Que les sophistes aient été par surcroît des novateurs dangereux, des sceptiques, des démolisseurs des vieilles croyances, il n'importe : toujours est-il que leur office propre était de former les jeunes gens à l'éloquence, par une direction méthodique fondée elle-même sur un enseignement scientifique. « On appeWe sophiste )) , dit E. Zeller, « tout maître payé pour enseigner les sciences qui faisaient alors partie de l'éducation supérieure. Ce nom se rapporte donc principalement à l'objet et aux conditions extérieures de l'enseignement: il ne contient en lui-même aucune appréciation sur la valeur ou le caractère scientifique de cet enseignement. Il nous laisse libres de supposer que le maître enseigne la vraie science et la vraie morale, aussi bien que de faire la supposition con-
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traire ». La sophistique est donc, pour l'historien qui remplace par les faits les appréciations un peu passionnées de Platon et d'Aristote, l'enseignement salarié de la sagesse (cotpia), c'est-à-dire de la science sous toutes ses formes. Ce n'est pas une doctrine, c'est une méthode applicable aux sujets les plus variés. On se tromperait étrangement en se représentant les sophis tes comme des gens occupés à bouleverser la morale et à prendre les esprits naïfs dans des arguments captieux. Chacun d'eux suivait sa voie, et, puisqu'on les dit si vaniteux, ils mettaient leur amour-propre à ne point se copier les uns les autres. « Tandis que des sophistes tels que Protagoras ouProdicus, Euthydème et Événus, se vantaient de former l'intelligence et le caractère de leurs disciples, de leur inculquer la vertu domestique et civile, Gorgias se moque de cette prétention pour se borner à l'enseignement de la rhétorique. Tandis qu'Hippias se targue de connaissances de tout genre, de sa science physique et archéologique, Protagoras se considère, en qualité de maître de l'art politique, comme étant fort au-dessus de cette érudition de cabinet. L'art politique, à son tour, comprenait bien des parties. Les frères Euthydème et Dionysodore, par exemple, ajoutaient à l'enseignement de la vertu des leçons sur la stratégie et l'hoplomachie, et l'on raconte également de Protagoras qu'il a enseigné les détails de la lutte et des autres arts, en expliquant les stratagèmes au moyen desquels on peut contredire les hommes du métier* ».
Nous chercherons plus tard, à loisir, ce qu'a pu être
1. E. Zeller, Die Philosophie der Griechen, V\ p. 966-967 [II, p. 481-483, trad. E. Boutroux. Paris, Hachette, 1882].
renseignement des sophistes ; bornons-nous pour le moment à constater que Périclès et Euripide, arrivés à l'âge mûr, ont cru s'instruire dans la société de Protagoras ; que Thucydide a fréquenté les leçons de Gorgias et de Prodicus, et que Socrate lui-même recommandait à ses disciples les cours de Prodicus et de Dionysodore.
. L'enseignement supérieur, inauguré par ceshommes, a été continué après eux par les rhéteurs et les philosophes, dont bon nombre s'étaient formés à leur école. Socrate, Platon, Aristotc, sont à ce point de vue, malgré qu'ils en aient, les successeurs encore plus que les adversaires des sophistes; et au fond, la différence qu'il y a entre eux et les sophistes (différence essentielle, comme nous le verrons tout à l'heure, aux yeux des Hellènes), c'est qu'ils distribuent gratuitement le pain de la parole. Sévères jusqu'à l'injustice pour les maîtres rétribués, ils pensent avec Socrate que « comme l'amour, la sagesse doit être donnée en présent et non pas vendue ». J'ajoute que sophistes, rhéteurs et philosophes, parfois si injustes les uns pour les autres, ont tous été jugés par le grand public avec un parti pris singulier de méfiance et presque d'hostilité. Le peuple le plus spirituel du monde a besoin de réflexion — et il ne prend pas toujours le temps de réfléchir — pour comprendre que la science qui n'est pas faite pour tout le monde est cependant utile à tous, et surtout pour admettre que la culture intellectuelle mérite d'être recherchée, aimée, admirée pour elle-même, sans nul souci de ses avantages pratiques. Les conservateurs trouvaient qu'on déviait par là de la ligne suivie par les ancêtres et étaient inquiets
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pour la religion nationale : les dcmocrates craignaient que le principe de Tégalité civique ne fût menacé par la formation d'une aristocratie intellectuelle. Aussi voyons-nous le parti Conservateur expulser d'Athènes Protagoras, et la démocralie reconstituée condamner Socrate, dont Aristophane avait déjà tourné en ridicule le « pensoir ».
Comme je le disais tout à l'heure, l'enseignement moyen est né du rayonnement du grand foyer scientifique. Il était facile d'étudier la grammaire après que Protagoras eut distingué les genres des substantifs, les temps et modes des verbes et les diverses espèces de propositions ; et la rhétorique, après que Corax, Tisias, Gorgias eurent écrit sur le sujet des traités didactiques. et des recueils de lieux communs. Les mathématiques même durent se glisser dans le programme des cours moyens lorsque les Pythagoriciens, surtout Archytas et Ecphantus, eurent fait connaître les propriétés fondamentales des nombres et des figures géométriques. Des hommes éminents comme Archytas, Théophraste et autres, écrivaient des traités de pédagogie et des manuels pour l'enseignement « musical », c'est-à-dire des leçons non seulement de musique, mais de grammaire, de métrique et môme d'histoire littéraire.
Je serais fort en peine de vous dire quelles ont été l'importance et la durée de cetenseignement moyen ou dans quelle proportion il a attiré la jeunesse desécoles. Je ne voudrais même pas qu'il restât dans votre mémoire à l'état de cadre fixe, ayant sa place assignée entre l'éducation élémentaire et l'instruction supérieure. En fait, il n a pas d'existence propre, et il ne passe dans
là pratique que parce qu'il se forme des maîtres plus instruits, capables de conduire leurs élèves de l'abécédaire au seuil de la science. Il n'y a point de lignes de démarcation tout le long de cette route et point d'autre programme que la capacité des professeurs. Nous avons ainsi passé en revue tout l'enseignement dit« des Muses », qui court parallèlement à celui de la gymnastique. Vous devinez déjà que le développement donné à la culture intellectuelle menace de rompre l'équilibre primordial : plus l'école est fréquentée, plus la jeunesse s'éprend des rhéteurs et des philosophes et plus les palestres sont délaissées ; le cerveau tire à lui l'aliment qui jadis se tournait en force musculaire. «Voilà, voilà », s'écrie le Juste d'Aristophane, « ce qui fait qu'on voit les bains remplis de jeunes gens qui y bavardent tout le jour, et que les palestres sont vides ». Le jeune Phidippide, invité par son père à chanter une ode de Simonide, réplique tout net « qu'il est stupide de jouer de la lyre et de chanter en buvant, comme une femme qui moud de l'orge ». Ainsi la musique elle-même est délaissée pour la philosophie, et l'on se fait un mérite de ce qui, au temps de Thémistocle, était l'indice d'une éducation négligée. Du reste, si l'on en croyait le grand railleur, on s'imaginerait que la jeunesse de son temps, vicieuse et malsaine, avait contracté, par l'effet d'un enseignement perverti, des leçons de Socrate et des pièces d'Euripide, tous les symptômes d'une décrépitude précoce. Un tel résultat n'étonnerait personne plus que nous, qui avons montré, des siècles durant, le plus parfait mépris pour la gymnastique et qui continuons bravement à traiter nos écoliers comme de pures intelli-