LOIS SCOLAIRES DE SOLON
gences, pouvant à la rigueur se passer de jeux, d'exercices et presque d'air et de lumière, mais non pas de longs programmes et d'examens encyclopédiques.
Jusqu'ici, nous n'avons point vu encore l'Étal intervenir dans Toeuvre de l'éducation, soit pour rendre l'instruction obligatoire, soit pour en régler la direction. Les lois scolaires de Solon, que cite Escliine dans son discours contre Timarque, sont de simples règlements de police : elles interdisent d'ouvrir les écoles avant le lever du soleil et de les fermer après le coucher du soleil ; elles interdisent aussi l'accès de l'école aux adultes qui n'y ont que faire. Le législateur n'oblige point directement les parents à faire instruire leurs enfants : seulement, il avertit ceux qui négligeraient ce devoir qu'ils ne pourront plus tard porter plainte devant le juge si leurs enfants refusent de prendre soin de leurs vieux jours.
Mais l'État ne peut cependant se décharger entièrement sur l'initiative privée du soin de lui former les citoyens et surtout les soldats dont il a besoin pour sa défense. Quand l'éducation privée pouvait être considérée comme touchant à son terme et que l'adolescent approchait de l'âge d'homme, à dix-huit ans, l'État athénien prenait en main la direction des exercices et études dont l'ensemble composait une préparation officielle et obligatoire au rôle de citoyen et de soldat. Tous les jeunes gens de dix-huit ans étaient incorporés dans une sorte de régiment, semblable à une école militaire, qui avait ses officiers et ses professeurs et qu'on appelait le collège des éphèbes. L'histoire de l'éphébie attique, de cette institution mémorable dont
les auteurs ne disent nlot, nous a été comme révélée, depuis 1860, par une série de monuments épigrapliiques exhumés du sol de l'agora et des pentes de l'Acropole. Grâce aux travaux de W. Dittenberger et surtout d'Albert Dumont, nous connaissons le programme de l'éducation des éphèbes, le serment patriotique qu'ils prêtent en entrant dans le collège, les exercices gymnasliques auxquels ils se livrent, les promenades militaires qui les conduisent de garnison en garnison et parfois à bord des navires, les cours qu'ils suivent, les concours et revues qu'ils passent, les fêtes religieuses qu'ils célèbrent, enfin toute la hiérarchie des fonctionnaires [cosmèles^ pœdotribes^ didascales^ etc.) qui commandent, surveillent, instruisent cette petite armée ; nous savons môme à quelles sources (subvention de l'État, cotisations des éphèbes, dons volontaires) s'alimentait la caisse spéciale qui fournissait à toutes les dépenses de la confrérie.
L'éducation éphébique est, en somme, une application de la discipline militaire aux deux dernières années d'études qui doivent achever l'œuvre des années précédentes. Les éphèbes vont s'exei'cer dans les grands gymnases publics, l'Académie, le Lycée, le Gynosarge (plus tard dans le Diogéneion et le Ptolemseon), non pas en débutants, mais en habitués des palestres: si on les conduit aux cours supérieurs de rhétorique, de philosophie, de sciences, de dessin, ce n'est pas pour commencer leur instruction, mais pour ne pas interrompre leurs études. La loi n'a pas prévu le casinvraisemblable où un jeune Athénien de condition libre n'aurait pas reçu et même dépassé, lors de son entrée dans l'éphébie, l'instruction élémentaire.
l'ÉPHÉBIE ATTIQUE. 161
Vous avez maintenant sous les yeux, Messieurs, Tensemble des coutumes et des institutions qui assurent aux jeunes Athéniens (et même aux étrangers que la cité admet généreusement dans ses écoles ou dans son collège d'éphèbes) les bienfaits d'une éducation complète, pondérée, variée sans surcharge, vraiment libérale, conciliant dans une juste mesure les droits de l'individu et ceux de la société. Je ne veux point, pour le moment, compliquer la question et peut-être jeter quelque note discordaTite dans cet ensemble harmonieux en parlant de ce que l'on faisait — je devrais dire, de ce que l'on faisait à Sparte et de ce que l'on ne faisait pas à Athènes — pour l'éducation de l'autre sexe. Chacun sait que les Grecs admiraient et la beauté et la force, mais qu'ils admiraient surtout les deux réunies et qu'ils ont toujours attribué à l'homme une supériorité quelque peu exagérée sur sa compagne.
Après avoir ainsi esquissé d'un trait rapide la marche de nos études, il me reste à envisager d'un peu plus près certaines habitudes auxquelles j'ai déjà fait allusion, certaines façons d'apprécier le rôle du professeur ou de combiner l'initiative privée avec la surveillance publique, qui risqueraient d'être mal comprises parce qu'elles supposent un état d'esprit très, différent du nôtre.
Un premier sujet d'étonnement, c'est que, même à Athènes, où l'on faisait si grand cas de l'instruction,
les professeurs n'aient pas joui d'une considération en rapport avec leurs services. Isocrate, qui était intéressé dans la question, déclare, en commençant son Panégyrique^ ne pas comprendre qu'un athlète « qui, fût-il deux fois plus fort, ne serait d'aucune utilité aux autres », soit plus honoré que les hommes dont la science profite à tout le monde. Les maîtres les plus respectés étaient ceux qui enseignaient la gymnastique : ils étaient souverains dans leur palestre, et l'habitude du commandement leur donnait quelque chose de l'autorité qu'un officier instructeur exerce sur les recrues. Le maître élémentaire, dont on s'efforce aujourd'hui de relever les humbles fonctions, a été longtemps un souffre-douleurs. Les grammatistes d'Athènes méritaient souvent ce titre [^zz^lCLk^(i^ç) que se donnait à lui-même, au dire de Suétone, le terrible Orbilius, immortalisé, lui et sa férule, par ses élèves, Horace, Domitius Marsus et Bibaculus. Ils sortaient, en général, des classes inférieures de la société, et j'ai dit que parfois ils étaient de condition servile. C'était le cas notamment pour ceux qu'on appelait les TtaioaywYoi, les « meneurs d'enfants », dont le principal office était de conduire les enfants à l'école et de les ramener à la maison paternelle. Le métier n'était pas des plus agréables. « Nos pédagogues », dit Plutarque, « apprennent aux enfants à marcher dans la rue, à toucher avec un seul doigt au poisson salé, avec deux au poisson frais, au pain, à ia viande ; ils leur apprennent à se gratter de telle façon, à relever leur manteau de telle autre ». Il leur arrivait d'être punis pour leurs élèves, et le bon Plutarque approuve l'idée originale de Diogène le cynique quj,
MAITRES d'École et précepteurs. 163
voyant un enfant commettre un acte de gourmandise, allongea un vigoureux soufflet au pédagogue. Le sort du maître d'école n'était guère plus doux. Sans doute, en théorie, tout le monde était de l'avis d'Isocrate qui disait qu'un homme cultivé doit plus de reconnaissance à ses maîtres qu'à ses parents, parce qu'il doit à ceuxci de vivre seulement et aux autres de bien vivre : mais, en tout temps et en tout pays, il y a loin de la théorie à la pratique. On considéra comme un raffinement de la Némésis divine la nécessité qui obligea Denys le Jeune détrôné à se faire maître d'école à Corinthe, et on disait proverbialement de quelqu'un qui avait mal tourné : « Il est mort ou il enseigne les lettres ». Les rois et satrapes que damne Lucien sont plus punis encore : ils sont à la fois morts et maîtres d'école. Démosthène, qui ne rit guère, s'égaie sur le compte d'Eschine broyant l'encre, frottant les bancs et jouant le rôle de sous-maître dans l'école de son père.
h' Anthologie est remplie d'épigrammes mordantes à l'adresse des pauvres grammairiens dont un Homère crasseux est le gagne-pain, et l'on n'est pas trop étonné d'entendre dire que des écoliers irrévérencieux se servaient parfois de la férule du maître pour le fustiger. Alcibiade était bien jeune encore quand, inspecteur improvisé, il entra dans une école et souffleta le maître qui n'avait point d'Homère dans ses livres de classe.
On mesurait avec une égale parcimonie aux grammairiens l'honneur et l'argent. Écoutez celui qui, dans VAntliologie, nous parle du recouvrement de ses modestes créances. « Ici enseignent ceux que Zeus
poursuit de sa colère, ceux qui commencent par le M'/ivivàsiBs, Ôeà. Ici la nourrice, chaque mois, apporte de mauvaise grâce un pauvre salaire, enveloppé dans du papier, mais elle en dérobe quelque chose ; elle change des pièces ; elle y mêle du plomb et perçoit encore le pourboire accoutumé I Que si quelque enfant, au jour de l'an, doit apporter un écu d'or, le onzième mois, avant d'avoir fait des progrès, il change d'école et attribue son ignorance au grammairien qu'il vient de quitter et qu'il a privé du bénéfice de toute son année ». Ce morceau est du temps de Théodose, mais il eût pu tout aussi bien être écrit au siècle de Périclès ou d'Alexandre. Les avares faisaient déjà porter de préférence leurs économies sur le chapitre de la rétribution scolaire.
A ce point de vue, il n'y a pas de différence à faire entre la condition du YpaîXfAaxtcT-rjÇ et celle du Ypa[A[xaTtx6ç, entre l'enseignement élémentaire et l'enseignement moyen. L'espèce de dédain que l'on témoignait pour ces pénibles fonctions tenait à plusieurs causes : d'abord précisément à ce qu'elles étaient pénibles, assujettissantes et paraissaient plutôt convenir à des domestiques, à des esclaves, qu'à des hommes libres; ensuite — chose singulière — à ce qu'elles étaient rétribuées. Les démocraties antiques, qui, appuyées sur l'esclavage, étaient de véritables aristocraties, avaient à ce point de vue des idées tout aristocratiques. Un Athénien pouvait, sans déroger, cultiver ses terres ou faire le négoce et la banque : il perdait de sa considération dès qu'il exerçait un^ métier salarié et travaillait pour le compte d'autrui.' Il n'était plus alors qu'un manœuvre (pàvauaoç), et vous
L ENSEIGNEMENT RETRIBUE. 165
pourrez mesurer la force du préjugé en songeant que pour tout le monde, excepté peut-être pour Périclès, Phidias était un manœuvre de génie, mais un manœuvre qui loue ses bras et travaille sur commande. Comme on trouvait moyen de conserver le culte de l'art en dédaignant l'artiste, on alliait à merveille un goût très vif pour l'instruction avec des allures assez impertinentes à l'égard de ceux qui consentaient à enseigner contre un salaire. J'ajoute que, comme l'individu s'accommode nécessairement au milieu, cette pression prolongée de l'opinion publique avait dû, en effet, écarter de l'enseignement rétribué les âmes viriles et les caractères bien trempés.
On comprend la rumeur qu'excita, dans une société nourrie de ces idées, l'apparition des sophistes, de ces professeurs étrangers qui venaient vendre à beaux deniers comptants aux jeunes gens de la classe riche les arcanes de leur science. Prolagoras d'Abdère, le premier qui « vendit sa parole », comme disent les anciens (XdYoç'£îJ.[j.i(76oç), demandait à chaque élève pour un cours complet 100 mines (8593 fr.), une somme prodigieuse pour le temps, la dot d'une héritière. Il consentait à faire quelque réduction en faveur de ceux qui, par serment prêté dans un temple, déclaraient ne pas pouvoir fournir la somme exigée : mais, l'affaire une fois convenue, il se faisait payer d'avance ou poursuivait au besoin devant les tribunaux ceux qui essayaient de le payer avec de mauvaises raisons. On raconte que son disciple Evathlos, à qui il avait fait crédit, prétendait ne rien débourser avant d'avoir essayé sa virtuosité en plaidant et gagnant un procès, et que Protagoras le cita en justice en disant : « Si j'ai
gain de cause, je dois être payé comme gagnant; si tu l'emportes, tu devras payer comme ayant gagné le procès ». Les bénéfices réalisés par Protagoras et Gorgias étaient passés en proverbe : la mode s'en mêlait ; on se ruinait au besoin par vanité, et l'on ne croyait pas pouvoir acheter trop cher le droit d'écraser ensuite de sa supériorité le reste de ses concitoyens. Platon, dans le Protagoras. nous représente un jeune homme prêt à sacrifier tout son bien et à mettre, s'il le faut, ses amis à contribution pour recevoir les leçons de Protagoras. Le public s'étonnait bien un peu de cet enthousiasme ; il s'irritait même en s'apercevant que les jeunes gens sortaient de ces écoles si bien closes avec un dédain mal contenu pour la religion nationale et un parfait mépris pour la démocratie ou la loi du nombre. Il arrivait parfois qu'un décret du peuple expulsait le sophiste ; mais on ne songeait pas à assimiler un personnage si couru au vulgaire grammairien, et il semblait qu'un métier si lucratif ne fût plus un métier.
L'enseignement supérieur à Athènes ne resta pas toujours un luxe coûteux, mais il garda ses traditions premières. L'honorable effort que firent les Socratiques pour rendre l'enseignement gratuit sans l'intervention de l'État ne pouvait pas aboutir, parce qu'il allait contre les lois naturelles. L'homme qui ne dispose pas d'un capital accumulé doit vivre de son travail, et il y a une certaine étroitesse d'esprit à contester qu'il en vive honorablement. Socrate aurait dû l'apprendre par sa propre expérience. Il appelait les professeurs à gages des maquignons et des esclaves : mais il était obligé d'accepter de ses amis un morceau de pain, et
l'enseignement rétribué. 167
ceux qu'il insultait le traitaient à son tour de vagabond
et de mendiant. II ne fut même pas imité par tous les
siens. Aristippe persista à trouver singulier que Socrate
ne voulût pas accepter de lui le prix de ses leçons, et
quant à lui, moitié sophiste, moitié philosophe, il
continua à se faire payer les siennes à des prix assez
élevés. Le successeur de Platon à l'Académie, Speu-
sippe, exigeait des honoraires, et Zenon le stoïcien
était si peu accommodant sur ce point que son élève
Cléanthe était obligé de louer ses bras la nuit aux
maraîchers de la banlieue pour pouvoir payer ses
leçons. Les professeurs d'éloquence et de sagesse
vécurent ainsi soit de présents et d'expédients, soit
de quelques cours pubhcs rétribués par la caisse des
éphèbes, soit de leçons et de rédactions payées, soit de
voyages lucratifs dans les cités étrangères et à la cour
des princes. Les écoles philosophiques formaient déplus
autant d'associations dont chacune avait son pécule,
grossi par les dons et legs de leurs adhérents. Enfin,
au temps d'Hadrien, lorsque reparut la sophistique
charlatanesque, l'administration romaine prit le parti
de protéger la science désintéressée en créant à
Athènes des chaires (ôpôvot) de philosophie également
distribuées entre les diverses sectes et également
rétribuées par la cassette impériale.
Ce qui se fit à Athènes à partir du règne d'Hadrien, ce qui s'était fait bien longtemps auparavant à Alexandrie et à Pergame, aurait pu et dû peut-être se faire plus tôt. On peut applaudir en toute sincérité aux efTorts de l'initiative privée et ne pas croire que l'intervention de l'État en ces matières soit toujours intempestive. Athènes ne s'est point mal trouvée de son
système d^éducation, mais il ne s'ensuit pas qu'il ne devait point se modifier avec le temps et surtout qu'il pourrait sans inconvénient être transporté dans un milieu tout différent. Si l'enseignement élémentaire s'est maintenu et s'est même développé sans l'appui de l'Etat, c'est que tout le monde en comprenait la nécessité et que le principe de l'obligation, au lieu d'être écrit dans les lois, était entré dans les mœurs. « Nous sommes pleins de soumission », disait Périclès, «envers les lois, surtout envers celles qui ont pour objet -la protection des faibles, et celles qui, pour n'être pas écrites, ne laissent pas d'attirer à ceux qui les transgressent un blâme universel ». Les Athéniens faisaient honneur à leur patronne, la docte et belliqueuse Athêna, née du cerveau même deZeus : ils se moquaient volontiers des Spartiates, qui savaient tous chanter, mais ne savaient pas. tous lire, et de leurs voisins, Béotiens et Mégariens, qui, à les entendre, s'occupaient plus de leurs bestiaux que de leurs enfants. Du reste, les règlements éphébiques montrent que l'État ne prévoyait pas l'enrôlement de jeunes gens dépourvus d'instruction, et cette présomption officielle équivalait à une sorte de contrainte légale. Dans nos démocraties modernes, qui, plus démocratiques encore, aspirent à faire pénétrer l'instruction jusque dans ces couches inférieures formées jadis par les esclaves, il est bon que l'autorité publique ne livre pas l'enseignement aux lois naturelles de l'offre et de la demande.
On peut faire des remarques analogues à propos de l'enseignement supérieur. Il est né à Athènes d'un besoin public, vivement ressenti par les classes riches
l'état et l'enseignement supérieur. 169
qui se sentaient appelées à exercer le pouvoir et qui avaient le bon sens de comprendre qu'on ne devient pas homme d'État, jurisconsulte, orateur, général, sans une culture spéciale. Une fois créé, il s'est maintenu longtemps, non pas sans encouragement de l'État, puisque les éphèbes y participaient, mais sans être en aucune façon dans la main de l'État. On peut affirmer que, chez les nations modernes, il ne se serait ni organisé ni soutenu sans l'intervention soit de l'État, soit de corporations puissantes. Le moyen âge n'aurait pas eu ses Universités sans l'Église, et, aujourd'hui même, les branches les plus délicates de l'arbre de la science se flétriraient bien vite si elles n'étaient protégées artificiellement contre l'indifférence du grand nombre. A Athènes aussi, il est possible que l'enseignement supérieur, né en dehors de l'État, eût gagné à être adopté par lui. C'est l'avis du savant auteur de la Philosophie des Grecs. « Dans une situation comme celle de la Grèce d'alors », dit E. Zeller, « il était très dangereux de remettre l'instruction supérieure aux seules mains de maîtres vivant de la rétribution qu'ils recevaient de leurs disciples. La nature de l'homme est ainsi faite qu'une pareille institution a pour conséquence inévitable de rendre l'enseignement scientifique conforme aux désirs de ceux qui sont en état de le payer.... Le plus petit nombre seulement fera abstraction de l'utilité présente et attachera du prix à des études qui ne peuvent pas immédiatement être mises à profit ' ». A plus forte raison, dans un milieu où le goût des choses de l'esprit serait moins
1. E. Zeller, op. cit.^ I*, p. 957 [II, p. 491, trad. E, BoutrouxJ.
vif et les besoins matériels plus impérieux, la science, privée deTabri que lui assure l'État, serait-elle bien vite remplacée par un enseignement purement technique. Le seul danger à éviter, c'est que l'État ne s'exagère ses devoirs et ne s'attribue le monopole exclusif de l'enseignement. En thèse générale, le monopole ne peut avoir pour but que de maintenir et d'imposer une doctrine à laquelle la société croit son salut attaché *. Cet esprit intolérant et étroit est la marque que l'Église a imprimée dès l'origine sur ses Universités, et l'État, qui, pour certaines gens, copie toujours les Grecs et les Romains quand il abuse de son autorité, a trop longtemps suivi ces traditions séculaires. Ni les Grecs ni les Romains n'ont connu le monopole d'État en matière d'enseignement. A Athènes, on ne voulait même pas entendre parler du système de l'autorisation préalable, qui, appliqué avec discernement, est pourtant une garantie d'ordre et de sécurité. Un des excès les plus odieux de la réaction ohgarchique après la ^^ guerre du Péloponnèse fut de fermer les écoles de philosophie et de rhétorique. La tyrannie des Trente n'était pas un gouvernement ; c'était la dénomination d'un comité chargé de satisfaire, avec l'appui de l'étranger, les rancunes de l'aristocratie. Près d'un siècle plus tard, Athènes tremblait pour le peu d'indépendance que lui avaient laissée les conquérants macédoniens. Le parti des patriotes voyait avec douleur grossir le groupe des résignés, de ceux qui ne comptaient plus revendiquer vis-à-vis de la Macédoine que la supériorité de l'intelligence. On crut que cet
1. Qu'on me permette de rappeler que ceci a été écrit en 1882, et d'ajouter que je n'ai pas changé d'opinion depuis.
LE MONOPOLE DE l'ÉTAT. 171
énervemenl des courages, sensible surtout dans les classes élevées, tenait à l'influence exercée sur la jeunesse par des professeurs étrangers, dont quelquesuns passaient pour être aussi amis des Macédoniens qu'ennemis de la démocratie. Déjà, à la mort d'Alexandre, Aristote, Macédonien et précepteur d'Alexandre, avait été obligé de s'enfuir à Chalcis, où il était mort l'année suivante. Depuis lors, la bataille de Crannon avait mis à néant des espérances qui n'étaient que des illusions : Athènes avait été obligée d'accepter une garnison macédonienne et même de faire à sa Constitution des retouches exigées par le vainqueur. Lorsque la démocratie fut restaurée (en 307) par Dcmétrius Poliorcète, il y eut un retour offensif contre l'enseignement philosophique. Le chef de l'Académie était alors un Athénien, Polémon ; mais il succédait à Xénocrate, qui était de Chalcédoine, et son plus brillant disciple était Crantor, un Cilicien de Soles. Le successeur d'Aristote au Lycée était Théophraste, un Chalcidien qui avait des propriétés et des amis en Macédoine. Les Cyniques et les Stoïciens, cosmopolites par système, étaient aussi pour la plupart des étrangers. Les comiques, revenant aux traditions d'Aristophane, dénonçaient les philosophes sur la scène, et Sophocle, fils d'Anticlide, fit voter un décret qui soumettait, à peine de mort pour les contrevenants, tous les cours de philosophie à l'autorisation préalable.
Tous les philosophes quittèrent Athènes, suivis de leurs disciples (Théophraste en avait 2000 à lui seul), et les Athéniens furent effrayés du vide qu'ils avaient fait eux-mêmes dans leur cité. L'année suivante, Pliilon intenta à Sophocle un procès pour chef d'illé-
galité (ypaîpYi 7rapavô[jt-a)v) : Sophocle fut condamné à une amende de cinq talents et sa loi rapportée.
Depuis lors, les Athéniens laissèrent les philosophes disserter en paix dans leurs gymnases, et ils furent les premiers à rire de la naïveté de ce proconsul romain qui eut un jour l'idée de fonder une sorte de philosophie officielle en obligeant tous les chefs d'école à s'entendre sur un certain nombre de points. Ils ne prévoyaient pas qu'un jour viendrait où les querelles religieuses remplaceraient la discussion par la violence, où Julien essaierait d'exclure les chrétiens de l'enseignement public, leur foi étant jugée incompatible avec « l'hellénisme », et où, par une riposte longtemps différée, mais décisive, Justinien fermerait les écoles philosophiques d'Athènes comme donnant un enseignement incompatible avec le dogme chrétien.
En voilà assez. Messieurs, pour vous montrer à quelle variété d'objets, d'idées, de comparaisons et de rapprochements doit toucher un cours comme celuici. Nous étudierons avec soin les questions de détail et nous nous garderons des généralisations hâtives. Il est bon que l'histoire tire quelque profit pour le présent de l'étude du passé, mais rien n'est plus contraire à l'esprit scientifique que la manie de vouloir conclure à tout propos et d'orner chaque leçon d'une moralité. Comme je le disais en commençant, le sujet que nous abordons est des plus complexes ; je l'ai choisi parce que je le trouve aussi intéressant qu'il est épineux ; mais vous vous apercevrez tous les jours davantage que je n'entends pas en faire le prétexte d'allusions faciles à nos préoccupations du moment.
LA DÉMOCRATIE ATHÉNIENNE AU ÏV« SIÈCLE i
Messieurs,
Le sujet sur lequel je me propose d'appeler et de retenir votre attention au cours de cette année n'a d'étroit que l'apparence. Il s'agit d'une seule ville, et d'une période assez courte de son histoire ; mais cette ville est Athènes, et cette époque de sa vie a été pour elle l'âge mûr, commencement du déclin, mais temps de réflexion, de souvenirs profitables et de sagesse apaisée. Athènes a connu des jours plus glorieux; elle n'en a pas vécu où elle ait été plus à même de montrer son tempérament propre, plus libre de céder à ses tendances naturelles et de réaliser son idéal politique et social.
Quand elle était l'Athènes de Périclès, la reine de l'archipel, ses citoyens contractaient dans l'exercice de leur souveraineté collective des habitudes fâcheuses. Ces démocrates, qui se flattaient de représenter excellemment dans le monde grec les idées démocratiques, prenaient à l'égard de leurs alliés, devenus leurs serviteurs, des allures hautaines et violentes dont ceux-ci se lassèrent bien vite et se vengèrent à la première
1. Leçon d ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorbonne (7 déc. 1896).
occasion. Maintenant qu'Athènes a payé de son sang et de son or les fautes commises, qu'elle a vu abattre par ordre du vainqueur les Longs Murs édifiés par Thémistocle et a failli perdre, sous la tyrannie des Trente, sa raison d'être, le droit de penser, de parler et d'agir suivant la tradition héréditaire, maintenant, dis-je, les Athéniens, meurtris par la guerre étrangère, las de coups d'État et de discordes civiles, se sentent portés à faire un retour sur eux-mêmes, à se demander quelles ont été les causes de tant d'infortune et ce qu'il pourrait y avoir à réformer, en eux-mêmes ou dans leurs institutions.
Ayant l'intention de suivre de près l'histoire intérieure d'Athènes à partir de l'archontat d'Euclide (403-2 avant J.-C), c'est-à-dire le développement spontané et pacifique de ses institutions, la floraison, pacifique aussi, de la culture intellectuelle dont elle devient le foyer le plus vivant et l'atelier le plus renommé, je voudrais aujourd'hui vous faire entrer pour ainsi dire dans la personnalité, dans les pensées et les sentiments d'un Athénien qui aurait vu finir la guerre du Péloponnèse et qui devrait vivre de longues années encore dans le même air que Platon et Xénophon, que Lysias, Isocrate, Hypéride et Démosthène. Il faut, pour employer un terme de métier, nous mettre au point, autrement dit, tâcher de voir les hommes et les choses de ce temps à la même distance et sous le même angle que les contemporains. La tâche est peut-être pour nous moins difficile qu'elle ne le paraît au premier abord, car, en comparant les idées de ce temps aux vôtres, vous vous trouverez bien souvent plus Athéniens que vous ne l'auriez cru.