RÉFORME DE LA CONSTITUTION
Nous voici revenus à la date que j'indiquais en commençant comme devant être notre point de départ, mais pourvus d'une connaissance suffisante des événements immédiatement antérieurs, de ceux qui absorbent les préoccupations et vont déterminer la conduite des Athéniens.
Quels enseignements allaient-ils en tirer? Reviendraient-ils purement et simplement aux habitudes prises, au régime en vigueur au temps de la guerre du Péloponnèse, régime qui — on le disait tout haut et les démocrates les plus convaincus pouvaient bienle penser tout bas — était en partie responsable du désastre final? Remonteraient-ils plus haut, jusqu'au temps de Thémistocle et d'Aristide, ou, s'ils voulaient balayer tout le fatras de lois et de décrets qui avaient modifié, surchargé, défiguré la Constitution, iraient-ils jusqu'aux lois de Clisthène ou même de Solon? Je répondrai à ces questions dès ma prochaine leçon, et j'aurai tout le loisir de vous montrer par la suite sous quel régime il plut aux Athéniens de vivre, quelles transactions ils jugèrent à propos de faire entre les exigences de la théorie et celles de la pratique. Pour aujourd'hui, je veux insister sur cette idée qu'en aucun cas, et quelles qu'eussent été leurs déceptions, les Athéniens ne pouvaient songer à conformer leurs lois à un type qui n'était pas le leur. Ils étaient démocrates d'instinct, de nature, et par nature j'entends leur tour d'esprit, leur ra^sou raisonnante^ aussi bien (jue leurs sentiments,
Pour ceux qui font état des causes finales, je dirai que les Athéniens semblent être nés pour réaliser un modèle vivant d'État démocratique et pour pousser jusqu'au bout cette expérience, au bénéfice des générations futures qui voudraient l'éviter ou la recommencer. Il y a eu en Grèce bien des cités à tendances démocratiques; mais, sauf Athènes, aucune ne parvint à tirer graduellement les conséquences des principes adoptés; leur existence ne fut qu'une série de conflits et de révolutions ; elles n'échappaient aux tyrans oligarchiques que pour tomber sous le joug des tyrans issus de la démagogie.
Les Athéniens, eux, avaient bien éprouvé çà et là quelques secousses passagères; mais, quand ils reportaient leurs regards en arrière, ils apercevaient surtout la continuité du mouvement qui les avait entraînés toujours dans le même sens et qui les rapprochait — ils le croyaient, du moins — de l'idéal de justice don^^ la réalisation leur semblait être le but propre, la raison d'être de la démocratie. Cette continuité, l'histoire la reconnaît aussi, et je ne viens pas dire que les Athéniens se faisaient illusion, ni que l'idée de justice fût un motif inventé après coup pour parer d'un beau nom des instincts moins nobles; je remarque seulement qu'après avoir suivi leur penchant naturel, après avoir fait de la démocratie, sinon sans le savoir, du moins sans regarder à la théorie, les Athéniens touchent au moment où ils vont devenir des théoriciens de la démocratie, où ils vont se draper dans l'attitude héroïque de gens qui ont toujours lutté contre l'égoïsme individuel et qui sont parvenus à associer la liberté et l'égalité dans la fraternité civique. Ils sont plus démocrates
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que jamais, car ce qui était un fait est devenu une idée : ce qui était chez eux un sentiment est devenu une exigence de la raison. Delà raison façonnée par l'éducation traditionnelle, bien entendu ; car il y en a une autre que manient les philosophes, qui réclame sa part dans réducation de la jeunesse athénienne et qui, au grand scandale du peuple athénien, conclut dans un sens tout opposé.
Je compte bien prendre le temps d'entrer dans les écoles des philosophes, de vous apporter l'écho des discussions où s'élaborent les théories politiques de l'Académie ou du Lycée, et j'imagine que vous ne considérerez pas cela comme du temps perdu. L'opposition que rencontre là l'idée démocratique, opposition violente chez Platon, prête aux distinctions et transactions chez Aristote, achève de nous faire comprefidre pourquoi les Athéniens deviennent de plus en plus, c'est-à-dire de plus en plus consciemment et volontairement démocrates. L'homme est ainsi fait qu'il ne prend une pleine conscience de sa personnalité qu'en en touchant la limite, la personnalité des autres ; qu'il n'affirme et ne raidit sa volonté que par opposition à une autre; enfin, pour user de termes plus généraux, que l'affirmation est surtout la négation du contraire. Les Athéniens venaient d'être battus par les Spartiates, et on allait répétant autour d'eux, chez eux plus qu'ailleurs encore, que les Lacédémoniens avaient dû leur victoire à l'excellence de leurs institutions oligarchiques. Cette opinion, plus passionnée que réfléchie, provoquait naturellement un retour offensif du sentiment populaire, qui trouvait cette haute estime de la sagesse Spartiate incompatible
avec le patriotisme athénien et le respect des ancêtres. Les démocrates soutenaient que les admirateurs et fauteurs de roligarchie étaient eux-mêmes cause des maux qu'ils imputaient à la démocratie ; qu'ils avaient de tout temps pactisé avec l'étranger, et que leurs intrigues avaient, lors de la dernière guerre, paralysé la défense nationale. De même, en attaquant la démo-"| cratie au nom de la raison, les Socratiques suscitèrent une logique contraire, offensive ou défensive à volonté, tout aussi raisonnable que la leur et plus souvent d'accord avec le sens commun, une logique que maniaient avec dextérité les orateurs et qu'ils | dirigeaient volontiers contre les philosophes. Les orateurs pouvaient, sans doute, flatter par intérêt, plutôt que louer avec conviction, la démocratie ; mais plus ] d'un, à coup sûr, était de bonne foi en vantant les institutions démocratiques ; il s'était fait une conviction en bataillant contre ces philosophes dédaigneux qui déclaraient absurde tout système de gouvernement ne réservant pas le pouvoir aux plus intelligents et aux meilleurs, c'est-à-dire au petit nombre. Orateurs et philosophes étaient devenus des frères ennemis, qui . se renvoyaient mutuellement l'épithète de sophiste, décidément passée à l'état d'injure. Platon n'a pas assez de sarcasmes pour la cuisine frelatée qu'est la rhétorique, et Isocrate, sans nommer personne, met au nombre des choses inutiles ou nuisibles « les constitutions rédigées par les sophistes», c'est-à-dire des livres comme la République et les Lois de Platon.
Ainsi, au dehors, l'antagonisme avec Sparte, qui, maintenant victorieuse, renversait partout où elle dominait les régimes démocratiques ; au dedans, Topposi-
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lion, particulièrement irritante pour des Athéniens, de gens qui prenaient leur sottise en pitié et leur décernaient libéralement des brevets d'ignorance ; tout cela s'ajoutait aux habitudes contractées, aux traditions héréditaires, pour enfoncer les Athéniens dans leur parti pris d'être et de rester une cité démocratique.
J'ai dit habitudes et traditions. Ce ne sont pas des termes tout à fait synonymes. L'habitude fait la tradition, mais en descendant le cours du temps. Or une tradition tire toute sa force de son antiquité, qui représente une somme d'expérience accumulée ; une fois établie, elle a une tendance invincible à exagérer son âge, à etfacer la trace de ses origines et à les reporter toujours plus haut dans le passé. Elle cherche à se confondre avec les lois immanentes et nécessaires des choses, à échapper aux prises de la logique, qui veut que ce qui a commencé puisse et doive finir, ou — ce qui revient au même — se transformer. A l'époque où nous nous plaçons, aux toutes dernières années du v" siècle, nous touchons au moment où le patriotisme athénien, déguisé en érudition, va marcher à la conquête dupasse, envahir ce domaine, que les Spartiates seront bien incapables, cette fois, de lui disputer, et retrouver — quitte à les inventer au besoin — toute espèce de titres de gloire, antérieurs et supérieurs même, si c'est possible, aux éternels, aux incomparables lauriers de Marathon. Les patriotes y trouvèrent de nouvelles raisons d'aimer leur cité telle que le temps l'avait faite, avec son gouvernement démocratique.
En disant : « telle que le temps l'avait faite », je ne rends pas encore assez bien l'ambition des panégyristes delà tradition démocratique. Les Athéniens acquirent
la conviction que leur cité était née démocratique, et qu'ainsi l'avait voulu son fondateur, le héros Thésée, Cette doctrine devient un article de foi pour tous les orateurs et poètes qui tiennent aux applaudissements populaires, et Aristote lui-même en accepte le fond. Elle était déjà en crédit à l'époque où nous sommes. Périclès, dans l'oraison funèbre de 431, telle qu'elle nous est rapportée par Thucydide, se montre encore assez réservé sur ce point. « Cette contrée », dit-il, « que la même race d'hommes a toujours habitée, nos ancêtres nous l'ont transmise constamment libre, grâce à leur valeur ». Mais onze ans plus tard, dans les Suppliantes^ Euripide — qui n'était pourtant pas un démocrate bien ardent — mettait dans la bouche de Thésée cette superbe réplique au messager thébain qui demande « où est le tyran du pays » : « Sache qu'il n'y a pas de tyran ici ; car la ville n'est pas gouvernée par un seul homme, mais elle est libre. C'est le peuple qui règne par transmissions annuelles du pouvoir, sans en donner le plus à la richesse, car le pauvre aussi a part égale ». Thucydide aurait peut-être des objections à faire, mais il évite de se brouiller avec la légende triomphante : il note que « Thésée institua un Conseil et un Prytanée pour remplacer les conseils et magistratures des bourgades ». Un demi-siècle plus tard, on prétend savoir comment les choses se sont passées : les érudits ont trouvé des preuves et fixé des dates. Voici comment Isocrate se représente l'établissement delà démocratie, « un millier d'années avant Solon ». Les ancêtres des Athéniens vivaient en parfaite concorde sur la terre qui leur avait donné naissance, tout occupés de pratiquer la justice envers les hommes, la piété envers les
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dieux, sous le sceptre paternel de rois issus des dieux. Un de ces rois, Thésée, réunit les habitants de l'Attique en un même corps de citoyens. Cela fait, il jugea que la royauté avait accompli son œuvre. « Possédant », dit Isocrate dans son Panât hénaïque^ « une royauté très solide et de très grande autorité, grâce à laquelle il avait accompli nombre de belles choses et en guerre et dans l'organisation de la cité, il dédaigna tout cela, préférant la gloire à jamais mémorable que procurent les travaux et les luttes au repos et à la félicité que donne sur le moment la royauté. Et il fît cela, non pas parce que, vieilli, il avait épuisé les jouissances présentes ; mais c'est à la fleur de l'âge que, à ce que l'on rapporte, il remit au peuple le gouvernement de la cité et passa le reste de son existence à affronter des dangers pour elle et pour les autres Hellènes.... Quant à ceux qui ont pris en main le gouvernement de la cité que Thésée leur abandonnait, je ne sais par quels éloges célébrer dignement leur intelligence. Ces hommes, qui n'avaient pas d'expérience politique, ont choisi sans se tromper le régime qui, de l'aveu de tous, est non seulement le plus impartial et le plus juste, mais le plus profitable à tous et le plus agréable à ceux qui en usent. En effet, ils ont constitué la démocratie, non pas celle qui gouverne à l'aventure et appelle liberté la licence, bonheur le droit de faire tout ce qu'on veut, mais celle qui châtie cette sorte de gens et pratique l'aristocratie, c'est-à-dire se laisse diriger par les meilleurs ».
Le bon Isocrate — il était presque centenaire quand il écrivait ce discours — enveloppe un avertissement salutaire dans cet hommage rendu à la démocratie;
mais il propage l'idée que c'est là le régime primordial et nécessaire d'Athènes. Ne lui demandons pas comment il se fait que la tradition connaît encore des rois après Thésée et en continue la liste jusqu'à Codrus. Cette tradition, il l'ignore ou feint de l'ignorer, comme aussi la tradition, impertinente celle-là (elle nous vient de Théophraste), qui voulait que, à peine descendu du trône, Thésée eût été poursuivi par des démagogues et banni par ostracisme. Démosthène affirme de même en passant, et sans plus s'embarrasser de ces scrupules, que Thésée établit la démocratie ou l'iségorie, c'està-dire l'égalité civique. Enfin, Aristote croyait pouvoir affirmer que Thésée avait « le premier incliné vers la multitude et abdiqué le pouvoir absolu ».
Je n'ai nullement l'intention de rechercher en ce moment ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans cette façon de comprendre l'histoire nationale. Il importe peu qu'elle soit vraie ou fausse, ou à moitié l'un et l'autre. Vraie, elle attesterait que l'esprit démocratique était vraiment le fonds naturel de la race ; fausse, elle montre encore mieux à quel point les Athéniens tenaient à leur démocratie, puisqu'ils lui forgeaient des titres d'honneur et inventaient des raisons de la considérer comme un droit imprescriptible, un legs inaliénable des ancêtres.
Ainsi, Messieurs, ne croyez pas que, une fois délivrés des Trente et de la garnison Spartiate, les Athéniens aient hésité un seul instant à restaurer leur gouvernement démocratique. C'eût été s'abandonner eux-mêmes et reconnaître la supériorité non seulement matérielle, mais morale, de ceux qui les avaient vaincus. Les Spartiates, à coup sûr, ne méritaient pas