ATHÈNES BERCEAU DE LA CIVILISATION
enfin, pour permettre aux divers peuples d'échanger leurs produits, ils ont ouvert « au milieu de l'Hellade » le grand marché du Pirée. Bref, les Hellènes doivent aux Athéniens la vie du corps et la vie de Tâme, l'essor de l'intelligence et les consolations de la religion. « Lorsque Déméter », dit encore Isocrate, « errant après l'enlèvement de sa fille, arriva dans notre pays, reconnaissante envers nos ancêtres pour les bons offices qu'elle avait reçus d'eux et que les initiés ont seuls droit de connaître, elle leur fit deux présents, les plus grands qu'il y ait: les fruits delà terre, à qui nous devons de ne pas vivre comme des bêtes, et l'initiation, qui assure à ceux qui y participent les plus douces espérances et pour la fin de cette vie et pour toute la durée du temps ».
Quel langage. Messieurs, et, défalcation faite de l'inévitable rhétorique, quel efiort patriotique pour mettre Athènes hors de pair, en droit de traiter d'ingrat et de sacrilège quiconque ne la vénérerait pas ! Périclès, cette fois encore, s'était montré plus discret. Athènes était, à ses yeux, le modèle, l'école de la Grèce (tti? "EXXaooç Tratosuatç); il n'avait pas prétendu que les autres Hellènes n'auraient ni pensé, ni vécu sans elle. C'est que, dans l'intervalle, Athènes avait perdu l'hégémonie; froissée dans le présent, elle se rejetait du côté des souvenirs, et son orgueil se faisait plus âpre, plus exigeant, à mesure qu'elle sentait mieux sa faiblesse.
Mais, pour vouloir trop embrasser, les Athéniens risquaient de ne pas réussir à persuader aux autres ce qu'ils croyaient eux-mêmes. En concentrant leurs prétentions sur un domaine vaste encore, mais limité.
ils sont parvenus à se créer des titres durables à Thégémonie de la race ou tribu ionienne, des titres que, aujourd'hui encore, tout en les suspectant, nous n'osons plus traiter de pures légendes. Qui pourra jamais démêler cet écheveau de généalogies héroïques et d'expéditions coloniales, emmêlé par la main experte de gens qui avaient l'idée fixe d'en faire passer tous les fils par Athènes ? Ils y travaillaient depuis longtemps, et par des procédés connus. Créer un héros Ion, éponyme de la race, était chose facile et même banale. Pour l'implanter en Attique et l'associer, sans le substituer, aux héros du cru, il y avait plusieurs moyens. On pouvait le faire venir du dehors : c'était le système le plus simple, celui qui a paru suffisant à Hérodote et à Aristote. On pouvait aussi le faire naître sur le sol athénien et l'apparenter aux dynasties indigènes en mariant son père Xuthus, fils d'Hellen, petit-fils de Deucalion, à la princesse Créiise, fille d'Érechthée. Enfin, pour éliminer tout élément exotique, Euripide réduit Xuthus à n'être plus que le père putatif d'Ion, qui devient fils d'Apollon et de Créiise. De toute façon, la race ionienne avait sa souche en Attique, et, par conséquent, tous les Ioniens, Thucydide le croit et l'affirme, étaient les descendants de colons partis de l'Attique surpeuplée. Athènes devint ainsi la métropole, la ville mère et grand'mère de toutes les cités ioniennes qui occupaient plus de la moitié des Cyclades, la plus riche partie des côtes de l'Asie Mineure, les bords du Pont-Euxin, et jusqu'aux rivages de l'Italie et de la Sicile.
Cette hégémonie idéale de la race ionienne avait coûté cher aux Athéniens. On connaissait et on exploi-
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tait cette forme de leur amour-propre. Lorsque Aristagoras de Milet, en révolte contre Darius, vit qu'il ne pouvait intéresser les Spartiates à sa cause, il alla à Athènes et obtint tout ce qu'il voulut en disant que « les Milésiens étaient des colons d'Athènes et qu'il appartenait à cette ville de les protéger » . Les Athéniens, enchantés de Thommage, prirent part à une aventure qui finit par un désastre et leur valut la rancune personnelle du Grand- Roi. Les guerres niédiques convertirent en gloire les suites de cette imprudence ; mais les Athéniens furent une autre fois, et pour le même motif, à peu près aussi imprudents et beaucoup plus malheureux. En 415, la guerre du Péloponnèse était suspendue depuis six ans, et peut-être terminée, par la paix dite de Nicias. Une querelle s'émeut en Sicile entre villes ioniennes et villes doriennes. Aussitôt, les Athéniens se laissent persuader par les intéressés que leur honneur est enjeu, qu'ils doivent secourir ceux qui leur tiennent par « les liens du sang » : ils décrètent l'expédition de Sicile, où s'engouffrent toutes leurs ressources et- qui rallume, par surcroît, la guerre avec Sparte. Je crois bien, puisque Thucydide l'affirme, que cette parenté imaginaire fut le prétexte, plutôt que la raison véritable, de cette déplorable entreprise ; mais le prétexte fut le motif déterminant pour la masse du peuple, qui ne serait probablement pas entrée sans cela dans les calculs des ambitieux. En fin de compte, les Athéniens n'avaient tiré avantage de leur rôle de pères et protecteurs des Ioniens que quand ils étaient les plus forts, et la prétention de rester fidèles à ce rôle les embarqua dans les pires aventures. Ce fut pour eux, j'ose dire, un motif de plus de n'y pas renoncer. Les
Ioniens les avaient abandonnés durant la guerre dii Péloponnèse; ceux d'Asie en avaient été aussitôt punis, car Sparte les avait laissé retomber sous le joug du Grand-Roi, en attendant qu'elle reconnût officiellement la suzeraineté de celui-ci sur toute l'Asie Mineure par le traité d'Antalcidas (387). A Athènes, on déplorait le malheur de ces enfants égarés, et on en accusait non pas tant leur ingratitude que les intrigues de Sparte. «Nous reprochons justement aux Lacédémoniens », dit Isocrate après la paix d'Antalcidas, « d'avoir détourné les Ioniens de notre cité, d'où ils sont partis comme colons et par laquelle ils ont été maintes fois sauvés, et de les avoir livres aux Barbares, contre les- -4 quels ils n'ont jamais cessé de lutter ».
C'est véritablement un tour de force, Messieurs, que d'avoir doté d'un passé si glorieux, d'une gloire poussée jusqu'au point où elle devient incomparable, cette Athènes qui, en fait, ne sort de l'obscurité qu'au temps des guerres médiques, à une époque où la plupart des autres villes étaient déjà sur leur déclin. Nous pouvons l'admirer comme œuvre d industrie patriotique, sans tonner, comme Juvénal, contre la « Grèce menteuse » et sans scrupules de moralistes. Nous ne saurons jamais quelle somme de pieux mensonges est entrée dans la construction de cette histoire rétrospective, mais nous savons comment se forment les légendes et que non seulement ceux qui les trouvent toutes faites, mais même ceux qui les font, peuvent y croire de bonne foi. Les Athéniens y ont cru, parce que l'amour de leur petite patrie transformait à leurs yeux les possibilités — et même les impossibilités — en vraisemblances, les vraisemblances en faits avérés. Les