‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 77 sur 136 · LA SECONDE LIGUE ATHENIENNE · texte numérisé non relu

LA SECONDE LIGUE ATHENIENNE

l'expérience a prononcé. Ils sont toujours de l'avis (|u'ils ont fait partager à Hérodote. « Il est évident », dit Hérodote, « non par un seul exemple, mais de toutes façons, que Tiségorie est une chose excellente : sous les tyrans, les Athéniens n étaient à la guerre supérieurs à aucun de leurs voisins ; délivrés des tyrans, ils devinrent de beaucoup les premiers ». Qu'on ne leur objecte pas que cela était bon à dire au temps de Périclès, mais que depuis l'expérience a prononcé autrement. A leur gré, ce n'est pas la démocratie qui, dans la guerre du Péloponnèse, a gaspillé les chances et perdu la partie; la défaite d'Athènes est due aux intrigues, à la trahison de ces oligarques auxquels ils veulent bien pardonner. Maintenant que les voici de nouveau « délivrés des tyrans », ils vont de nouveau, comme cela s'était vu autrefois, « devenir les premiers ».

Ne croyez pas, en effet, qu'ils soient découragés, qu'ils se résignent à leur déchéance. Le langage de leurs orateurs, celui qu'ils aiment à entendre, n'annonce point que le ressort de leur énergie soit brisé, et ils s'efforceront de conformer les actes aux paroles. Peutêtre pensent-ils maintenant ce que le démagogue Cléon leur dit un jour, au rapport de Thucydide, dans un accès de mauvaise humeur, à savoir, que « un État démocratique n'est pas fait pour commander aux autres »; mais ce n'est pas déchoir que de renoncera traiter les autres comme on ne voudrait pas être traité soi-même : c'est conformer même la politique extérieure à l'idée de justice qui déjà règle ou est censée régler les rapports des citoyens entre eux. Le jour où les Athéniens retrouveront des alliés prêts à accepter

leur hégémonie, — dans quelque vingt-cinq ans de Tépoque où nous sommes, — ils auront soin de se prémunir contre toute velléité de domination ; ils iront même, Diodore l'affirme, jusqu'à rendre aux anciens propriétaires les lots de terre jadis assignés à leurs colons et à interdire désormais à tout Athénien de cultiver le sol en dehors de l'Attique. En attendant ce retour de fortune, qui les mettra à la tête de « soixantedix villes alliées, ayant toutes un égal droit de suffrage dans le conseil fédéral », les Athéniens n'épargnent aucun effort pour mettre leur indépendance à l'abri, pour se refaire une flotte, une armée, relever leurs ruines — y compris les Longs-Murs, qui seront rebâtis par Conon — et restaurer leurs finances. Leur prospérité va renaître, et c'est en plein essor qu'elle ira se heurter, non plus cette fois contre la lance Spartiate, qui ne fait point de blessures incurables, mais contre la ruse et la violence, l'or et le fer du Macédonien.

C'est là l'étape que je compte ne pas dépasser cette année. Je ne mentionne même aujourd'hui celte date fatale que pour vous faire remarquer par avance que la fortune d'Athènes a été brisée par un coup de force majeure et qu'il serait injuste d'imputer son malheur à son régime démocratique. Il ne faut pas oublier qu'elle était redevenue, sous ce régime, la plus puissante des cités grecques, et que le coup qui abattit le rempart de la Grèce, « l'Hellade de l'Hellade », enveloppa toutes les cités grecques dans la même déchéance. Certes, je n'entends pas me faire ici le panégyriste soit de la démocratie en général, soit de la démocratie athénienne en particulier. Nous ferons

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valoir en temps et lieu les ombres du tableau. Mais, puisque nous cherchons aujourd'hui à nous rendre compte de l'état d'esprit des Athéniens au lendemain de la guerre du Péloponnèse et de la guerre civile, je croirais leur faire tort, je croirais détourner de leur dossier la pièce la plus honorable, en ne vous lisant pas le certificat que leur décerne Aristote, dans un opuscule que nous ont rendu, il y a cinq ans de cela, les papyrus du Musée Britannique. « Les Athéniens, pris ensemble comme individuellement », dit Aristote, « se montrèrent, au sortir de cette crise douloureuse, animés de sentiments plus généreux et plus patriotiques qu'aucun autre peuple. Non seulement, en effet, ils effacèrent toute accusation relative au passé par une amnistie générale, mais encore ils remboursèrent à frais communs aux Lacédémoniens les sommes que les Trente leur avaient empruntées en vue de la guerre civile, bien que le traité eût laissé expressément aux deux partis, gens de la ville et gens du Pirée, la charge d'acquitter leurs dettes respectives. Ils pensèrent qu'en agissant ainsi ils inaugureraient l'ère de la concorde. Combien différente est la conduite des démocrates victorieux dans les autres villes, où, loin de donner du sien, le parti vainqueur procède d'ordinaire à un nouveau partage des terres ! »

On voit bien que l'éloge d'Aristote s'adresse aux Athéniens non pas en tant que démocrates, mais quoique démocrates. Il n'en reste pas moins que les hommes animés de si beaux sentiments avaient été formés par une éducation démocratique, qu'ils croyaient même avoir inventé la démocratie et lui restaient invinciblement attachés.

On dissertera éternellement — et, hélas! avec la logique des passions — sur, pour et contre la démocratie. Le meilleur argument historique dont dispose ront jamais ses défenseurs, c'est encore l'exemple et le choix réfléchi des Athéniens.

VTI

Messieurs,

Imaginez un peuple intelligent et fier, habitué de longue date à se conduire lui-même ou à ne se laisser conduire que par des hommes de son choix et n'ayant point, dans l'adversité, la triste consolation d'imputer ses fautes à d'autres qu'à lui-même, — imaginez, disje, ce peuple terrassé par des agresseurs qu'il considère comme des Barbares, humihé, anxieux, surexcité, croyant enfin trouver l'occasion d'une revanche et allant ainsi au-devant d'une désillusion amère : tel est le peuple athénien durant les seize années qui s'écoulent de la bataille de Chéronée à celle de Grannon.

C'est l'histoire de ces seize années qui doit nous occuper au cours de ce semestre. Vue à distance, elle nous apparaît comme une sorte de drame intime qui se déroule au bruit lointain des conquêtes d'Alexandre ; une mêlée de passions ardentes, mais dépourvues de moyens d'action et s'usant sur place dans des luttes mesquines; un conflit permanent, mais par cela même monotone, entre ceux qui espèrent et ceux qui se rési-

1. Leçon d'ouverture du cours d'Histoire Ancienne à la Sorbonne (10 déc. 18â0).

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gnent, entre ceux qui parlent de dignité et ceux qui font de la prudence la première des vertus. Il semble que les héroïques aventures du jeune roi de Macédoine doivent exciter un intérêt autrement puissant : le sillon sanglant tracé par son épée des rives du Granique à celle de rindus fascine l'imagination, et, quand on le voit y semer à pleines mains l'avenir, on est tenté de faire -jB peu de cas des récriminations d'un petit peuple vieilli, qui voudrait retourner en arrière et faire revivre le passé. Mais, Messieurs, la grandeur des hommes et des peuples ne se mesure pas à la largeur des espaces parcourus, au nombre de bras qu'il ont mis en œuvre et de volontés qu'ils ont courbées sous le joug. Aujourd'hui que le temps a fait le triage de ce qui était périssable et de ce qui demeure immortel, la parole d'un Démosthène retentit plus haut que les acclamations triomphales des soldats macédoniens : elle trouve plus d'écho et éveille plus de sympathies dans nos cœurs. La postérité contemple avec un certain étonnement le foudre de guerre qui se rue sur l'Asie en laissant comme avertissement à la Grèce les ruines fumantes de Thèbes, mais elle se demande si le génie de cet Alexandre était aussi raisonnable qu'il était impérieux et si ce qu'il a édifié valait ce qu'il a détruit. Elle prête, au contraire, une oreille complaisante à la parole de l'orateur athénien qui, au lendemain comme à la veille d'une défaite, répète, à la façon de l'Hector homérique, que le devoir du citoyen est de combattre pour sa patrie. L'œuvre d'Alexandre a passé; elle a épuisé depuis longtemps toutes ses conséquences : les idées remuées par Démosthène sont toujours vivantes ; les problèmes moraux qu'il agitait se poseront encore

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