LA GRÈCE SOUS ALEXANDRE
à nos arrière-neveux, et aujourd'hui même cette grande voix est de celles qu'il y a profit à entendre, plaisir à écouter.
Ne croyez donc pas que, pour être enfermée dans un étroit espace, l'histoire d'Athènes à cette époque doive être d'un médiocre intérêt. C'est, comme je le disais, un drame intime à côté d'une épopée guerrière, mais un drame vraiment humain, où les acteurs se meuvent dans un milieu qui nous deviendra aisément familier et obéissent à des passions dont nous mesurerons sans peine l'énergie.
Une fois engagé dans l'action, je n'aurai d'autre souci que de suivre Tordre chronologique, laissant les nouvelles du dehors arriver au fur et à mesure à Athènes, les conjectures et les projets se former dans les cerveaux en travail, les incidents naître et les conflits s'engager au jour le jour, assistant aux grands procès politiques, recueillant les arguments des deux parties et enregistrant les jugements, en un mot, cherchant à reproduire dans sa complexité le mouvement quotidien de la vie réelle et le contemplant à la façon du chœur antique, en témoin sympathique, attentif et discret. Je vous dois aujourd'hui le prologue de la pièce : je dois vous faire connaître les personnages et reconstituer — si faire se peut — l'ensemble des circonstances qui déterminent l'attitude de chacun d'eux.
Le caractère propre d'Athènes, celui qui lui assigne son rôle dans l'histoire, est d'être une démocratie, de
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l'être d'instmct et si foncièrement qu'elle n'aurait pu développer sous un autre régime social les aptitudes particulières de son génie. Aussi la cité était*elle arrivée de bonne heure à cet état qui devait être pour elle l'état normal, et elle y était arrivée sans secousses, sans révolutions, sans passer par ces crises sanglantes qui laissent après elles des ferments de haine et attachent aux œuvres nées de la violence une sorte de malédiction. C'est que l'idée maîtresse qui domine l'histoire intérieure d'Athènes et en règle l'évolution est pacifique et morale entre toutes. Tandis que, dans la plupart des villes grecques, la démocratie a été une réaction brutale contre les régimes oligarchiques, souvent même une revanche du pauvre contre le riche, la démocratie alhénienne à eu pour principe générateur l'ambition de faire régner dans la cité l'harmonie qui naît d'une équitable répartition des droits et des devoirs. Je suis loin de prétendre que la démocratie athénienne ait réalisé cet idéal de justice ; je croirais môme volontiers qu'elle s'en est éloignée d'autant plus qu'elle s'efforçait davantage d'y atteindre, comme un homme qui prendrait le reflet pour la source de lumière : je dis seulement que, si haut que nous remontions dans son histoire, nous voyons le peuple athénien préoccupé d'adapter ses constitutions à ce qui lui semble juste et considérant ce souci de la justice comme son plus beau titre de gloire*.
Il faut juger du caractère des peuples moins encore par ce qu'ils sont que par ce qu'ils veulent être. Les Athéniens tenaient si fort à passer pour des ennemis
1. Voy. cette thèse, ici résumée, développée plus tard, comme sujet spécial, dans la leçon d'ouverture de 1884 (ci-dessus, n° IV).
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nés de l'injustice, qu'ils ont pris soin d'efîacer euxmêmes de leur histoire tout ce qui eût pu donner un démenti à cette prétention. La tradition orthodoxe à Athènes voulait que la race athénienne fût autochtone, et Isocrate dans son Panégyrique ne manque pas de proclamer bien haut que, seuls de tous les Grecs, les Athéniens n'ont pris à personne la terre dont ils sont les enfants. Cette assertion, qui revient à chaque instant dans les discours de leurs orateurs, ne leur paraissait point invraisemblable, parce qu'il leur eût déplu de croire leurs ancêtres coupables de spoliation et le plus incontestable de leurs droits fondé en dernière analyse sur la force. Ils avaient eu des rois d'origine diverse, de brusques changements de dynasties aboutissant à l'abolition du régime monarchique, toutes choses qui ne vont guère sans conflits et sans violences ; mais ils avaient si bien remanié et raccordé leurs légendes qu'ils s'en étaient fait comme un certificat de loyauté et de justice. Sans doute, Thésée avait trouvé un jour son trône occupé par un usurpateur, Ménesthée, et il s'était emporté jusqu'à maudire Athènes ; mais le héros oubliait qu'il revenait des Enfers, un pays d'où l'on ne revient guère. Encore les Athéniens voulurent-ils plus tard apaiser cette grande ombre en chargeant Cimon de ramener de Scyros les cendres de Thésée. Si les Théséides cédèrent la place aux Nélides, c'est que, entre un roi pusillanime et un compétiteur vaillant, la couronne devait aller au plus digne. Puis, la royauté tombe d'elle-même comme un fruit mûr; après le dévouement de Codrus, personne ne se sent digne de succéder à un si généreux patriote. De Codrus à Solon, quelle transition insensible dû
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régime monarchique à la démocratie! Ce sont toujours des mesures débattues à l'amiable qui conservent durant plus de trois siècles la prééminence de la famille royale en amoindrissant peu à peu le pouvoir qu'elle détient : on voit se succéder des archontes à vie, des archontes décennaux, des archontes annuels, ou plutôt des collèges d'archontes : il semble que, sous la douce pression de l'opinion publique, les inégalités s'aplanissent et s'éliminent d'elles-mêmes, jusqu'au jour où le sage Solon pétrit comme une pâte docile cette société toujours prête à accepter le joug de lois équitables.
Le principe qui sert de base à la constitution de Solon est encore emprunté à la théorie de la justice : mettre chacun à sa place et n'accorder de droits qu'en échange de devoirs. Si la hiérarchie sociale est fondée sur l'estimation des fortunes, c'est que la richesse présume le loisir, l'instruction, et par là même la capacité, dont l'État ne peut s'assurer directement et pour chaque individu. On ne tient compte dans ce classement que de la propriété foncière, parce que c'est la seule qui attache le citoyen au sol et l'intéresse stirement à la défense de la patrie. Le droit de suffrage était accordé à tous ; mais l'éligibihté aux fonctions publiques était graduée en raison des charges qui incombaient aux citoyens, et ces charges étaient ellesmêmes proportionnelles au capital possédé. Enfln, Solon ne cherche point, comme Lycurgue, à rendre ses lois immuables : il prévoit et admet que, les circonstances changeant, la constitution élaborée par lui puisse être modifiée par des retouches opportunes.
Les retouches ne manquèrent pas, et on les crut