‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 8 sur 136 · CONCEPTION POLYTHÉISTE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

CONCEPTION POLYTHÉISTE DE LA NATURE

cette cause pren iè.e ? Il n'y a pas si longtemps que nos physiciens et nos chimistes s'habituent à considérer la chaleur, la lumière, Télectricité, comme des formes diverses du mouvement et ce mouvement comme l'effet de l'attraction ou gravitation universelle. Les religions ont suivi la même marche que leur sœur cadette la science ; elles ont conçu d'abord chaque espèce de phénomènes comme l'œuvre d'une volonté ou intelligence spéciale ; puis elles ont réparti ces êtres divins en groupes et ont fini par soumettre ces groupes à la domination d'un Être suprême dont les divinités inférieures exécutent les volontés. Ce qu'on appelle communément le monothéisme n'est autre chose qu'un polythéisme hiérarchisé, dans lequel les « esprits » subordonnés ont échangé la qualité de dieux contre celle de serviteurs du Tout-Puissant. Aucune religion n'a poussé plus loin la concentration des attributs aivins ; aucune n'a voulu entrer dans les froides régions où trône le Dieu métaphysique, figé dans ses perfections, dans ses éternelles et immuables volontés, être si absolu et si désespérément inintelligible qu'il décourage l'adoration. La métaphysique est le poison dont meurent les religions ; c'est assez dire qu'elles ne commencent pas par la stérile et glaciale contemplation de l'absolu. Il leur faut, pour exalter l'imagination et le sentiment, pour créer enfin des croyances et des habitudes religieuses, des dieux plus voisins de l'homme, ayant comme lui des passions et jusqu'à des besoins, tels enfin qu'il puisse s'établir entre eux et l'espèce humaine des relations intéressées.

Le polythéisme est donc, l'histoire le démontre et le raisonnement Texplique, la forme première des reli-

gions. On ne raffine pas au début sur l'idée du divin. On appelle divinité toute énergie spontanée qui est reconnue distincte de la volonté humaine. Il y a des * dieux partout ; le vent ne souffle, la source ne coule, la plante ne végète que par Teffort et sous la surveil-- . lance d'une ou de plusieurs divinités, incorporées pour ; toujours ou momentanément attachées à l'objet de leur sollicitude. Comment incorporées, par quel lien attachées, par quel moyen actives? Il importe peu: personne n'en a jamais rien su, et les sceptiques seuls posèrent plus tard ces questions. Le fait est que cette théorie naïve suffisait provisoirement à expliquer la Nature. Dans cet état d'esprit, la réflexion même aboutissait à multiplier le nombre des êtres divins ; à mesure qu'on analysait les phases successives d'un phénomène naturel, on était amené à y supposer une plus grande diversité d'influences concourantes. C'est û ainsi que les pontifes de l'ancienne Rome occupaient quelques douzaines de divinités autour d'un embryon humain ou d'un grain de blé déposé dans le sillon.

Nous voici donc en présence d'un premier fonds de croyances simples, qui paraissent assises sur l'expérience quotidienne et s'épanouissent librement, sans souci des objections futures. Il suffît de les adapter aux besoins de la vie pour créer le culte et constituer une religion positive. Le culte est, en effet, la partie maîtresse des rehgions, une partie teUement indispensable qu'elle peut à la rigueur survivre aux croyances

UTILITÉ DU CULTE. l3

qui Tont engendrée et mériter encore le nom de religion. C'est qu'en effet le culte représente à lui seul toute l'utilité pratique des croyances. L'homme n'est pas un observateur désintéressé de la Nature. S'il ressent quelque plaisir à la comprendre, il éprouve, à un bien plus haut degré encore, le besoin de tirer parti du peu qu'il en sait. Sa vie est constamment à la merci des forces naturelles, c'est-à-dire des divinités qui l'entourent. Ces divinités sont-elles bonnes ou mauvaises? L'un et l'autre, sans doute, suivant les circonstances. Il n'est pas prudent de se reposer sur la bienveillance des meilleures ou de ne rien faire pour se garantir du caprice des autres. Il faut à tout prix entrer en pourparlers avec elles et acheter au prix de négociations perpétuelles le droit de vivre. C'est là tout le culte. Si l'on dépouille les pratiques rehgieuses de la pompe des cérémonies et des mots, on en touche aussitôt du doigt le vrai caractère. Elles ne sont pas plus un hommage désintéressé, arraché par l'admiration ou la reconnaissance, que les croyances ne procèdent d'une vue supérieure de l'idéal. Il faut, ici encore, nous défaire des habitudes d'esprit que nous devons à une civilisation plus avancée, et aussi, pourquoi ne pas le. dire? à une rhétorique édifiante dont les plus sceptiques d'entre nous ont subi le charme. Sans doute, le culte s'est épuré, et je veux croire qu'il donne satisfaction aux plus nobles instincts de l'âme ; mais il garde, sous toutes ses formes, quelque trace de ses humbles origines, et je ne m'occupe ici que de ses premiers essais. Comme je le disais tout à l'heure, l'homme avait à se demander tout d'abord si les divinités avec lesquelles il cherchait à nouer des relations étaient bienveillantes

OU hostiles. Cette question, qui scandalisait déjà les philosophes de l'antiquité, se posait d'elle-même à nos premiers ancêtres, et je dois dire qu'elle n'était pas résolue, en général, dans le sens philosophique. Les dieux ouvriers de la Nature n'étaient pour la plupart ni bons, ni généreux, mais plutôt irascibles, vindicatifs, perfides, sanguinaires, étrangers pour mieux dire à la distinction du bien et du mal, qui ne tient guère plus de place dans les religions naturalistes que dans nos traités de physique et de météorologie. N'était-ce pas chose commune que de voir la tempête surprendre et couler la barque confiée à une mer calme, le fleuve débordé ravager les plaines les plus fertiles, le feu du ciel frapper souvent les têtes les plus innocentes, les épidémies moissonner la jeunesse en sa fleur? Il fallait inventer des moyens d'apaiser et surtout de prévenir les fureurs inexpliquées des dieux auteurs de ces maux. Le plus sûr était en somme de leur accorder par avance le genre de satisfactions qu'ils paraissaient rechercher, moins amples sans doute, mais présentées avec une déférence qui pût les déterminer à ne pas exiger davantage. De là la nécessité du sacrifice, qui est l'acte essentiel et fondamental du culte. Le croyant sacrifiera une part des produits de son labeur pour jouir en paix du reste ; une société se croira le droit et le devoir de sacrifier quelqu'un de ses membres pour racheter la vie du plus grand nombre. Le sacrifice de la vie humaine, qui paraît aux esprits superficiels une aberration monstrueuse, une déviation du sentiment religieux, est au contraire la conclusion forcée du raisonnement le plus élémentaire. Tous les cultes ont commencé par là, et il a fallu des siècles

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