LE SACRIFICE
d'ingénieuse patience pour arriver à rayer du nombre des victimes les plusprécieuses de toutes, les victimes humaines. Les théologies d'autrefois, et même celles d'aujourd'hui, n'y ont réussi qu'au moyen de substitutions, substitutions qui ontdû paraître hasardeuses au début et ont eu besoin, pour entrer dans la pratique courante, d'être agréées ou même suggérées par les dieux, c'est-à-dire par leurs prêtres. Est-il besoin de vous rappeler que les Romains et les Grecs eux-mêmes n'ont jamais expressément renoncé à ce moyen suprême de désarmer les colères divines ? Qu'ils y ont eu recours aux époques les plus brillantes de leur civilisation? On nous raconte qu'au moment d'engager la bataille de Salamine, Thémistocle, sur l'ordre d'un devin, se résigna à offrir en sacrifice à Dionysos Omestès trois jeunes prisonniers, parents de Xerxès. Le Zeus adoré sur le Lycée d'Arcadie conserva toujours les mêmes goûts que ce Dionysos, et le type le plus achevé des divinités helléniques, Apollon, sentait se réveiller de temps à autre ses appétits sanguinaires. A Rome, où Nurna avait proscrit, dit-on, jusqu'aux sacrificesd'animaux, on crut devoir enterrer vivant un couple de Gaulois. Les polémistes chrétiens se servirent plus tard de ces odieux souvenirs pour démontrer que les religions païennes étaient des inventions du démon; mais ils oubhaient que le dieu d'Israël avait paru exiger d'Abraham un sacrifice analogue, qu'il avait accepté le vœu de Jephté, et que plus tard il avait fallu, pour payer la dette du genre humain, le sang du Christ. Que l'on cherche à concilier avec les attributs que la philosophie impose, bon gré, mal gré, à l'Être parfait les pratiques d'un culte quelconque, on n'y parviendra jamais :
les théologiens les plus intrépides n'ont pu jusqu'ici que dissimuler leur embarras sous une phraséologie sonore et vide où revient à chaque instant le mot de mystère.
Le culte — et j'entends par là n'importe quel culte — ne s'explique que par une conception plus naïve et plus humaine de la divinité. Le sacrifice, môme réduit à une modeste offrande de valeur toute morale, à un grain d'encens, que dis-je? la prière seule, qui est avec le sacrifice l'élément fondamental du culte, suppose que la divinité peut s'apaiser, se laisser fléchir, c'est-à-dire changer de sentiment, donner à ses desseins un autre cours, en raison des satisfactions qui lui sont offertes. La prière ne s'adresse évidemment pas à un Etre immuable et absolu, dont aucun effort ne peut faire dévier les volontés éternelles. Ce n'est pas ce Dieu solitaire, absorbé dans la contemplation de sa propre essence, qui peut prendre plaisir à voir un peuple lever vers le heu où il est censé être des mains suppliantes, la fumée odorante monter autour de l'autel, les processions déployer au grand jour la pompe des emblèmes mystiques et le luxe des draperies étincelantes. Que dire des dévotions particulières, des images qui portent en elles une vertu secrète, des sources miraculeuses, enfin, des pieuses ruses du croyant qui, intimidé par la sereine majesté du Très- Haut, préfère appeler à son secours des êtres moins puissants et moins bons, mais qui lui paraissent être plus à portée de l'entendre? Tout cela, c'est le vieux fonds des croyances primitives, qui sont indissolublement liées aux pratiques du culte et se régénèrent par le culte lui-même. En somme, le culte est dans les