LA LOGIQUE DEMOCRATIQUE
de faire contribuer les petites fortunes dans la même proportion que les grandes, autrement dit, de ne pas distinguer entre le nécessaire et le superflu, et l'on créa l'impôt progressif sous forme de prestations ou liturgies qui pesaient exclusivement sur les classes riches.
Remarquez que ces raisonnements — fortifiés par une foule d'arguments que je passe sous silence — sont à première vue irréfutables, et qu'il a fallu l'expérience des mauvais jours pour en montrer les lamentables effets. C'est ainsi que, les yeux toujours fixés sur son idéal de justice et croyant s'en approcher à chaque pas, Athènes descendait la pente qui mène à la décadence les sociétés éprises de logique. De même qu'un seul organe ne suffit pas à constituer un corps vivant et qu'un aliment unique ne saurait y entretenir longtemps la vie, de même une société ne dure qu'à condition de ne pas concentrer sa raison d'être dans un seul principe, de ne pas faire de sa constitution une construction logique où tout procède d'un axiome qui la traverse de part en part, d'un axe rectiligne autour duquel elle ne peut plus que tourner dans un cercle vicieux. Si un peuple avait le malheur de pouvoir satisfaire à son gré ce besoin de logique, — • qui est aussi impérieux qu'il est funeste, — s'il arrivait à placer à la base, au centre, au sommet de son œuvre, un dogme qui l'expliquerait tout entière, il aurait peut-être la constitution de ses rêves, mais il serait temps pour lui d'en changer, ou plutôt le changement se ferait de lui-même.
L'histoire est à ce sujet pleine d'enseignements que démêlait déjà l'œil clairvoyant d'Aristote et que Platon
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lui-même, si entiché qu'il soit de recettes infaillibles, avait entrevus avant lui. Aristote ne se lasse point de répéter que tous les régimes peuvent être bons suivant les temps et les lieux, pourvu qu'ils soient tempérés, et que le meilleur est celui qui associe le plus intimement des principes hétérogènes, destinés à se faire mutuellement contrepoids. Il indique après Platon, dans une langue moins poétique, mais d'un trait plus sûr, comment les régimes fondés sur un principe unique dégénèrent fatalement, par exagération de leur tendance, en un régime opposé : il a saisi, bien longtemps avant le nébuleux Hegel, cette loi du devenir incessant qui forme, détruit et reforme sans cesse l'association des contraires dont est fait le monde réel.
Je n'ai pas besoin de chercher une transition pour passer de ces aperçus généraux aux hommes qui ont dirigé, je pourrais dire, gouverné le peuple athénien à l'époque dans laquelle doivent se renfermer nos recherches. C'est qu'en effet, la démocratie, par cela même qu'elle est le plus impersonnel des régimes, engendre nécessairement ce qu'elle cherche à éliminer: le pouvoir personnel. C'est là un fait qui a été remarqué de tout temps. Comme tout souverain, le peuple ne peut manquer d'avoir ses favoris. Cet être collectif a besoin, pour que ses volontés éparses et flottantes prennent une direction déterminée, qu'une individualité sympathique l'entraîne à sa suite.
Tel a été le rôle des hommes d'État qui ont laissé leurs noms gravés dans les annales d'Athènes.