LA SÉLECTION EN DÉMOCRATIE
S'il fallait en croire les détracteurs du régime démocratique à Athènes, le peuple athénien montrait peu de discernement dans ses choix. Aristophane nous montre le bonhomme Démos à peu près tombé en enfance, hésitant entre un corroyeur et un charcutier qui le comblent des plus grossières flatteries et finissant par donner la préférence au plus sot des deux. On remplirait un volume de toutes les protestations élevées, sous forme de railleries ou de doléances, contre la loi du nombre, qu'on représente toujours comme une force aveugle au service d'ambitieux sans scrupules. Il y a beaucoup de parti pris et d'injustice dans ces récriminations : des hommes comme Thémistocle, Aristide, Périclès, Démosthène, font assez bonne figure dans l'histoire, et nous reconnaîtrons avec Montesquieu que ces choix heureux ne sont pas l'effet du hasard. Mais ce n'est pas non plus sans raison que le nom de « démagogue » ou meneur du peuple est devenu, dans l'antiquité même, synonyme de malhonnête homme et d'ennemi des gens de bien. Il est certain que le régime démocratique a plus besoin que tout autre d'une haute moralité répandue jusque dans les masses populaires, de ce que Montesquieu appelle la vertu. Sa supériorité vient uniquement de ce que rien n'y gêne la sélection naturelle, le triage qui doit mettre chacun à sa véritable place; de ce que, le pouvoir n'appartenant de droit à personne, le peuple peut toujours y élever les plus dignes. Mais qu'une
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idée fausse, une seule, vienne déranger le jeu de ce vaste mécanisme, que la sélection cesse de se produire ou se produise en sens inverse, et tout est bien près de se désorganiser. Or, l'idée fausse, je vous l'ai déjà signalée ; nous la voyons s'introduire à Athènes sous forme de déduction logique et s'ancrer dans les esprits avec cette ténacité particulière aux opinions qui plaisent. Si l'autorité vient du suffrage populaire, si les fonctionnaires ne sont que les mandataires du peuple, la perfection du système serait de soumettre directement au peuple lui-même toutes les affaires gouvernementales, quelles qu'elles fussent. Plus d'embarras, le peuple étant infaillible, ou, ce qui revient au même, ayant le droit de se tromper ; les questions les plus épineuses peuvent être résolues de cette façon sans qu'il soit nécessaire d'en confier l'examen à des hommes particulièrement compétents. Le gouvernement direct par le peuple, l'idéal des logiciens de la démocratie, était réalisable à Athènes, et, en dépit des leçons de l'expérience, malgré les déceptions, les repentirs même d'un peuple qui a eu souvent le courage d'avouer ses erreurs, il y devint le régime normal, celui qui fonctionnait déjà au temps de Périclès et auquel on était revenu au temps de Démoslhène.
Mais c'est ici qu'apparaît la contradiction. Mis perpétuellement en face de questions trop complexes pour que le bon sens suffît à les trancher, obligé de légiférer à tout propos, de diriger la politique extérieure, étourdi par des discussions bruyantes et confuses, le peuple retombait, par la force des choses, sous la tutelle à laquelle il prétendait échapper ; seulement, au lieu d'obéir à des magistrats investis d'une autorité limitée et respon-