‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 82 sur 136 · LA POLITIQUE DES ORATEURS · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE DES ORATEURS

sables de leurs actes, il suivait au hasard l'avis de conseillers improvisés, sans mandat défini, sans responsabilité effective. L'histoire a flétri du nom de démagogues ceux qui ont exercé une influence malsaine, mais les plus sages et les plus désintéressés étaient aussi des démagogues à leur manière : ils ne pouvaient faire prévaloir leurs idées qu'en « menant le peuple », en conquérant au jour le jour une autorité morale, non prévue par les lois. Ceux qui gouvernent Athènes, ce ne sont ni les archontes, réduits depuis longtemps au rôle de présidents des jurys, ni les stratèges, simples agents d'exécution, ni le Conseil, dont l'office se borne à diriger par l'intermédiaire de ses prytanes et proèdres les débats de l'assemblée populaire : ce sont lés orateurs. Ce sont eux qui rédigent les lois et décrets, dictent la correspondance diplomatique, se chargent des ambassades, contrôlent les rapports, dénoncent les intrigues, improvisent des remèdes pour les cas urgents, bref, pensent, parlent et agissent pour le peuple. Ce qu'ils craignent par-dessus tout, ce n'est pas de commettre des fautes, c'est d'être pris au dépourvu : ils sont tenus d'avoir sur toute espèce de questions une opinion toute prête ; le peuple athénien n'admire rien tant que la souplesse de l'esprit et la fertilité de l'invention.

Est-il besoin d'ajouter qu'il fallait à cette activité un mobile, et que ce ne pouvait pas être l'abnégation? Le goût du pouvoir et les satisfactions d'amour-propre, le désir d'être utile à la cité, étaient sans doute, pour les âmes nobles, un stimulant énergique ; mais, comme la mer, à laquelle on l'a souvent comparé, le peuple a ses caprices soudains : on ne possède jamais sa faveur

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qu'à titre précaire, et la tentation est grande de l'utiliser pour acquérir des biens moins aléatoires. Le même raisonnement en vertu duquel le peuple s'allouait des indemnités et gratifications pour s'occuper de ses propres affaires fortifiait contre les scrupules la conscience de ceux qui le servaient gratuitement. De là ces accusations, vraies ou fausses, dont relenlit à chaque instant la tribune et que les orateurs se renvoient de l'un à l'autre. On n'entend parler que de vendus ; on croit les partisans de la Macédoine payés par l'or de Philippe et les patriotes soutenus par l'or du roi de Perse : le peuple finit par se défier de tout et de tous et ne plus distinguer entre ses amis et ses ennemis.

Nous connaissons maintenant l'atmosphère dans laquelle vivent, le champ clos où se mesurent les hommes d'État athéniens à l'époque douloureuse dont je dois vous retracer l'histoire ; il me reste à vous présenter les orateurs en vogue et à dénombrer les partis.

Au lendemain delà bataille de Chéronée et de la paix négociée par Démade, les partis se retrouvaienii tels qu'ils étaient auparavant. Les patriotes, dirigés par Démosthène, n'avaient point perdu tout espoir de revanche : le parti macédonien cachait sa joie, un peu par pudeur, beaucoup par crainte des représailles; enfin, ce que j'appellerai le tiers parti, composé par portions égales de dédaigneux, de mécontents, de résignés, éprouvait plus de chagrin que de colère et

l'opposition philosophique. 219

se consolait à demi du malheur public en songeant qu'il l'avait bien prévu. Dans les pays gouvernés par Topinion, il y a le plus souvent deux partis nettement opposés l'un à l'autre, et un troisième qui se trouve être le véritable arbitre du combat. A Athènes, ce tiers parti n'était pas nombreux, mais il immobilisait un capital intellectuel dont la démocratie dévoyée eût eu grand besoin. Je vous ai montré tout à l'heure la démocratie athénienne atteignant sous Périclès le stade moyen de son développement, le moment, unique dans son histoire, où il y avait équilibre entre la liberté et la discipline : c'est au moment où elle dépasse cette période de maturité que, en vertu d'une loi historique aussi certaine que celle de la gravitation, elle éveille une force antagoniste, une réaction dirigée non seulement contre ses actes, mais contre son principe. Ce fut le malheur d'Athènes que l'ordre de choses existant y ait paru être incompatible avec les données de la science, ou, comme on disait alors, de la philosophie.

Si féconde qu'elle ait été en systèmes, la philosophie grecque n'en a point enfanté qui fût favorable à l'idée démocratique. Elle s'est obstinément enfermée dans un raisonnement qu'on peut résumer ainsi : le gouvernement des sociétés appartient de droit aux plus sages, et la sagesse ne se trouve point dans le plus grand nombre. Elle n'a point voulu accepter la transaction qui consiste à faire élire cette minorité de sages par le grand nombre, attendu qu'elle déniait au nombre et l'aptitude à discerner la sagesse et surtout le droit de lui donner l'investiture. Pouu le démocrate, les gouvernants sont les mandataires du peuple;

dans l'État philosophique, ils commandent en vertu d'une supériorité intrinsèque, inaliénable, qui les soustrait à toute responsabilité. Entre des principes ainsi poussés des deux parts à l'extrême, toute conciliation était impossible. Aussi, bien qu'Athènes ait été le rendez-vous de toutes les écoles philosophiques, le^ philosophes y étaient perpétuellement accusés d'inculquer à la jeunesse le mépris des institutions démocratiques. Les faits parurent donner raison aux défiances populaires. On affecta de voir dans les oligarques qui, à la fin de la guerre du Péloponnèse, profitèrent de la détresse d'Athènes et de la présence de l'étranger pour renverser la Constitution, des disciples des philosophes, et Socrate expia les crimes de Critias. La mort de Socrate rendit la démocratie et la philosophie à jamais irréconciliables. On aurait pu écrire à la porte des écoles ; nul n'entre ici s'il se croit obligé dans sa conscience par la loi du nombre.

Ce n'est pas impunément, Messieurs, qu'une société se divise ainsi contre elle-même et qu'une démocratie passe, à tort ou à raison, pour n'être plus qu'une machine à compter les suffrages. Ce que j'appelais le parti des dédaigneux a plus fait pour la ruine d'Athènes que le parti macédonien lui-même : il a attiré à lui l'élite de la société, étouffé chez ses adhérents la flamme généreuse du patriotisme et les a habitués à ne pas regarder comme un mal sans compensation les dures leçons qui pourraient être infligées au peuple athénien. Ceux qui avaient le cœur trop haut placé pour se désintéTesser ainsi des destinées de leur patrie ne savaient que communiquer autour d'eux le découragement dont ils étaient atteints. Rien de

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