LE PARTI DES DECOURAGES
plus caraclcristique à cet égard que le rôle de Fhocion, le disciple de Platon, Fami de Xénocrate. Il avait toutes les vertus et tous les talents, et il les mit consciencieusement au service de son pays, mais il n'attendait rien de bon de ses efforts : il lui manquait la confiance dans le présent, la foi dans l'avenir. On le savait brave : il avait fait ses preuves comme général, et on l'entendait recommander invariablement la paix à tout prix, avec cette ironie mordante qui lui valut plus tard le sort de Socrate. Phocion méprisa toute sa vie ses compatriotes et mourut à quatrevingts ans sans être détrompé. Il se trouva une assemblée tumultueuse pour le condamner sans l'entendre, une populace assez lâche pour l'insulter pendant qu'il allait au supplice, et un geôlier assez cupide pour lui faire payer douze drachmes la dose de ciguë réglementaire. Phocion emprunta cet argent à un ami et se plaignit qu'on ne pût même pas mourir gratis à Athènes...
L'attitude de Phocion, un personnage que nous retrouverons au cours du récit, nous montre ce qu'il y avait de dissolvant dans cette désespérance passée en habitude. 11 est le seul de son parti que nous voyions mêlé à la vie active, mais nous apercevons derrière lui un groupe silencieux qui s'accommodera aisément du joug macédonien. Restent les deux partis dont le conflit permanent tient la cité en haleine, les patriotes et les agents de la Macédoine.
Hâtons-nous de dire, à l'honneur d'Athènes, que les patriotes sont les plus nombreux. Môme après Chéronée, on les voit se serrer autour de leur chef, Démosthène. Je ne crois pas utile de tracer ici le
portrait de l'indomptable adversaire de Philippe : nous l'aurons constamment sous les yeux et il n'est pas de figure qui doive nous devenir plus familière. Du reste, il n'en est pas de plus facile à saisir et à fixer. A l'époque où nous voici parvenus, Démosthène ne vit plus que pour une idée, il n'a plus qu'une passion : préparer la revanche et guetter le moment opportun. Tout chez lui se ramène à cette idée fixe : il ne voit dans les incidents de chaque jour que des chances favorables ou défavorables pour la lutte future ; il n'a plus pour ainsi dire ni amis ni ennemis personnels ; il est identifié avec l'âme de la patrie. C'est cette obsession qui a fait son génie ; c'est par elle qu'il s'est élevé au-dessus de rivaux mieux pourvus que lui de talents naturels.
Tout autre était Hypéride, un homme de plaisir qui se contenta longtemps de gagner beaucoup d'argent et de le dépenser joyeusement dans la compagnie des femmes galantes, jusqu'au jour où il prit, lui aussi, le Macédonien en haine et travailla avec Démosthène au relèvement de la patrie. Ce n'était pas pour Démosthène un allié bien sûr que ce brillant et mobile esprit : Démosthène le vit bien lors de l'affaire d'Harpale, où il n'eut pas d'accusateur plus acharné qu'Hypéride. Chacun comprend la vertu à sa façon : Hypéride poursuivait avec une âpreté singulière deux vices dont il était exempt, l'hypocrisie et la vénalité. Le patriotisme n'était chez lui ni un souci constant de la chose publique, ni la notion d'un devoir précis ; il était fait surtout d'antipathie pour les intrigants. Trop inconstant pour être un chef de parti, trop indépendant pour accepter une discipline, Hypéride rendit de