HYPÉRIDE ET LYCURGUE
réels services à la cause nationale, mais ou et comme il lui plut. 11 faut du moins constater à son honneur que son zèle grandit avec le danger et qu'il sut mourir pour une noble cause.
Le seul homme que l'estime de la postérité puisse ranger à côté de Démosthène, c'est l'orateur Lycurgue. Issu de la vieille famille sacerdotale des Étéoboutades, formé par les leçons de Platon et d'Isocrale, il ne se sentait pas un goût bien vif pour le régime démocratique, mais il se fit toujours un devoir d'associer dans ses affections les dieux et les institutions de la cité. Comme Démosthène, il avait fécondé par un travail acharné son intelligence naturellement lente. Dépourvu de talents éminents, il avait du moins un grand sens pratique, une remarquable entente des choses de l'administration et une probité qui, en un autre pays, n'eût pas laissé prise au soupçon. Nommé surintendant des finances en 338, l'année même de la bataille de Chéronée, il fit tourner au profit de l'État la confiance qu'il inspirait. Des particuliers lui prêtèrent l'argent nécessaire aux premières avances : il sut exciter le zèle des riches, provoquer des dons volontaires, recouvrer les créances de l'Etat. Au bout de douze ans, les recettes du Trésor avaient doublé ; Lycurgue avait pu porter à 400 trirèmes l'effectif de la flotte, aménager des cales pour les navires, achever l'Arsenal, le théâtre de Dionysos, le stade panathénaïque, bâtir le gymnase du Lycée, couvrir les frais des théorika ou distributions gratuites au peuple et grossir la réserve métallique déposée sous forme de vases précieux au Parthénon. Il n'avait pas fait toutes ces grandes choses sans s'attirer bien des inimitiés, qui le harcelèrent
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toute sa vie et s'acharnèrent après lui sur ses enfants.
De ce héros du devoir aux coryphées du parti macédonien, la chute est grande. Ce n'est pas que de ce côté le talent manque. Athènes n'a pas eu peut-être de parleur plus séduisant qu'Eschine et d'homme plus spirituel que Démade; mais quel triste emploi de l'intelligence, mise au service d'appétits vulgaires, et à quel point étaient dégradés des hommes qui, sans passion, sans rancunes privées à satisfaire, sans griefs politiques à venger, travaillaient, moyennant salaire, à asservir leur patrie! J'ai eu soin de mettre à part les citoyens qui croyaient pouvoir être ennemis des institutions sans trahir leurs devoirs, ceux même qui, sincères dans leur pessimisme, méprisaient trop leur génération pour la croire capable de résolutions viriles : il ne s'agit ici que des hommes d'affaires aux gages de la Macédoine, c'est-à-dire d'Eschine et de Démade.
Eschine est l'antithèse complète de Démosthène. Ce sont deux caractères tellement opposés qu'ils ne sont jamais parvenus, je ne dis pas à s'entendre, mais à se comprendre. Pour Démosthène, Eschine est une sorte de vipère, toujours gonflée de venin, un être foncièrement vicieux, qui hait d'instinct la vertu et ne peut que mal faire. Démosthène prête à son adversaire sa propre ténacité, la logique qui conforme ses actes à ses opinions : ce qui lui échappe, c'est la versatilité, l'inconséquence, l'absence de principes et de volonté personnelle, l'immoralité presque naïve d'Eschine. Eschine a commencé par être scribe et acteur, c'està-dire à débiter pour l'usage du public la pensée des autres : il reste comédien toute sa vie. Il préfère les rôles lucratifs, mais il en eût tout aussi bien joué uo