DÉMOSTHÈNE ET ESCHINE
autre. Il lui arriva même de jouer sur le ehamp de bataille le rôle d'un brave, avec beaucoup plus de succès que Démosthène, qui passa toujours pour avoir jeté son bouclier à Ghéronée. A la tribune, il avait grand air ; sa belle prestance et sa voix harmonieuse contrastaient avec la mine souffreteuse et la voix grêle de Démosthène. Ce qu'on ne dit pas assez, c'est qu'il n'y montait pas précisément pour son plaisir; il eût certainement souhaité de gagner sa vie à moins de risques. On s'imagine volontiers à distance qu'Eschine était un orateur de profession, qu'il s'était préparé, comme Démosthène, à la carrière politique. Rien n'est moins exact. Eschine était un homme à tout faire, et la façon dont il utilisait ses talents lui importait peu : il n'était pas plus fier qu'il n'était scrupuleux. Il avait commencé par prendre pour patron Aristophon, puis Eubule, puis Philippe de Macédoine ; il aimait à travailler ainsi en sous-ordre, craignantle grand jour et les responsabilités. Aussi ne cherchait-il pas volontiers querelle aux autres : il n'a guère accusé que pour se défendre, et, s'il est entré en conflit avec Démosthène, c'est à coup sûr malgré lui. Je parlais tout à l'heure de naïveté ; il en reste, mélangée à beaucoup de cynisme, chez ce personnage qu'on nous dépeint comme si retors. Il fut positivement ébloui à la cour de Philippe, et si flatté d'être l'ami du roi que celui-ci dut l'acheter au rabais. Quand on lui reproche d'être vendu aux Macédoniens, d'avoir des propriétés à Olynthe, à Pydna, en Béotie, il est visiblement étonné qu'on lui en fasse un crime : il se défend d'avoir trahi son pays, mais non pas d'avoir accepté des présents, chose qui n'est interdite par aucune loi. Il accuse Timarque des vices les
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plus honteux, mais il avoue qu'il a les mêmes goûts, avec cette différence qu'il ne cherche pas, dans ces fréquentations suspectes, autre chose que son plaisir. Bref, Eschine n'est à aucun degré un homme d'État, et il ne faudrait pas prendre trop au sérieux ce rival de rencontre que Démosthène a rivé à sa gloire. C'est une nature souple, mais vulgaire, qui a pour ainsi dire emprunté du dehors les vices qu'il a, les vertus qu'il se donne et les grands mots qu'il déclame, en un mot, un comédien.
Démade, lui, un ancien matelot improvisé diplomate après Chéronée, ne prenait point de masque : il se montrait tel que la nature l'avait fait, ignoble et spirituel. Il savait que les Athéniens avaient besoin de lui tant que les Macédoniens seraient les plus forts, et qu'il pouvait les railler impunément. Il ne cachait pas l'origine de ses petits profits. Un acteur se vantait d'avoir gagné un talent par une seule représentation : la belle affaire, repartit Démade, que de gagner un talent à s'égosiller ; moi, j'en ai reçu dix du roi pour me taire ! Quand on lui demandait ce qu'il avait fait de tout l'argent tiré par lui des coffres du roi de Macédoine, il frappait sur son ventre, le gouffre où tout allait s'engloutir. Un jour qu'il dînait chez Phocion, trouvant le menu assez sommaire : « Phocion », dit-il, « je ne comprends pas comment, puisque vous pouvez dîner ainsi, vous prenez part aux affaires pubhques ». Improvisateur merveilleux, il amusait l'auditoire et déconcertait ses adversaires par des saillies imprévues. Il coupait le fil des solides démonstrations de Démosthène en le traitant de buveur d'eau et d'hirondelle agitée: il tournait en ridicule tout sentiment généreux
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et engageait les Athéniens à ne pas s'estimer plus haut qu'ils ne valaient. Que lui parlait-on du grand peupleathénien et de son passé ! Athènes n'était plus qu'une vieille femme en pantoufles, qui humait à petits coups sa tisane : cette fière démocratie tomberait en décomposition si les largesses publiques n'étaient là pour en « recoller » les morceaux. Il fit ce qu'il put pour que ces comparaisons triviales devinssent l'expression adéquate de la vérité : il assista à la crise qui consomma l'humiliation d'Athènes et fit disparaître le groupe des patriotes avec la placidité d'un homme qui vérifie l'exactitude de ses calculs. Il ne se doutait pas qu'Antipater, qui le méprisait et n'avait plus besoin de lui, allait profiter du premier prétexte pour le pousser avec dégoût sur le fer de ses bourreaux.
Si dégénérée que fût Athènes, la Macédoine mit quarante ans à l'abattre. Il est inutile de vous exposer longuement les péripéties de la lutte avant la bataille de Chéronée, où doit commencer notre récit, et d'analyser en détail les traits de l'infatigable personnage qui tient constamment les Athéniens en haleine, de Philippe de Macédoine. Il n'est guère de figure plus connue que celle du père d'Alexandre. Ses amis et ses ennemis ont fouillé les replis de cette forte et tortueuse nature. On suit pas à pas ses détours : on le voit guetter sa proie, bondir au moment opportun et reprendre ses allures doucereuses pour tendrede nouvelles embûches, comme ces grands félins qu'on voit tour à tour terri-
bles dans la lutte et séduisants au repos. Je ne sais s'il avait les grandes visées que lui prêtent quelques historiens, si l'absorption de la Grèce par la Macédoine lui apparaissait comme un but ou comme le moyen de grouper sous sa main toutes les forces dont il avait besoin pour renverser l'empire des Perses. Je me défie de ces vastes esquisses historiques, qui sortent de la réflexion plutôt que des faits eux-mêmes. 11 est probable que Philippe s'est fixé sa tâche au jour le jour, et que son ambition a grandi avec le succès.
11 était arrivé au trône en 359, trois ans après la bataille de Mantinée et la mort d'Épaminondas. La grandeur éphémère de Thèbes venait de s'écrouler d'un seul coup ; Sparte tranquillisée avait repris son sommeil ; la Ligue maritime reformée depuis vingt ans sous l'hégémonie d'Athènes était prête à se dissoudre, grâce à l'habitude qu'avaient gardée les Athéniens de traiter leurs alliés en sujets. Cette habitude, ils l'avaient prise au temps de Périclès, alors que les milices athéniennes étaient l'armée de la Ligue : maintenant qu'ils préféraient soudoyer des mercenaires, ils croyaient pouvoir, sans remplir les mêmes devoirs, revendiquer les mêmes droits. L'armée et la diplomatie du roi de Macédoine, battant de toutes parts cet édifice ruineux, en ont bientôt disjoint l'assemblage. Philippe commence par prendre Amphipolis, sous prétexte de la rendre aux Athéniens ; puis Pydna, qui leur appartenait encore. Alors, il conclut une alliance avec Olynthe et prend Potidée aux Athéniens pour la donner aux Olynthiens. Pendant ce temps, les alliés d'Athènes se révoltaient, battaient la flotte athénienne à Chios, à Samos, et reconquéraient leur