DÉSUNION DES HELLÈNES
tion vise les cités grecques en général — que c'est pour avoir trop aimé leur liberté qu'elles ont perdu leur indépendance. Ce que chaque ville était en petit, la Grèce l'était en grand, un agrégat incessamment mobile de molécules autonomes, raisonneuses, incapables de subordonner leur volonté à une autre et d'entrer avec abnégation dans un plan d'ensemble. Cette cohésion, que la Grèce dans son ensemble et les cités grecques dans leur sphère restreinte n'avaient jamais eue, faisait précisément la force de la Macédoine. C'est à une monarchie militaire, à un peuple armé et obéissant à la volonté d'un seul homme que les Hellènes ont affaire, et c'est ce contraste, beaucoup plus que la disproportion des forces, qui rend la lutte si inégale. Cette disproportion n'était pas, au début surtout, aussi grande qu'on le suppose. Olynthe, une ville beaucoup moins puissante qu'Athènes, résista dix-huit mois à Philippe et ne fut prise que par trahison. Même dans la campagne qui aboutit à Chéronée, Philippe battit en détail autant de troupes qu'il en avait lui-même. Ce n'était donc pas une folie de la part de Démosthène que de prêcher la lutte à outrance : le succès n'était pas impossible et il eût peut-être couronné des efforts mieux combinés. Mais ce qui manquait à la Grèce, c'était précisément la faculté de penser et d'agir avec ensemble. Chaque cité prise à part était elle-même une collection de volontés qu'il fallait d'abord grouper en faisceau ; l'ennemi avait tout le temps de prévoir des résolutions si longuement élaborées par la discussion au grand jour. Philippe n'avait pas besoin d'être un diplomate si consommé pour pénétrer les plans de ses adversaires et leur cacher les siens : il n'avait qu'à
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écouter et à se taire. La Macédoine avait donc sur ses adversaires — j'allais dire, sur ses victimes — tous les avantages que donnent la concentration et l'énergie de l'autorité, la rapidité et le secret des décisions. Dans la lutte que les peuples comme les individus soutiennent pour conquérir jour par jour le droit de vivre, elle était incontestablement mieux armée que ceux qu'elle a vaincus.
Est-ce à dire, Messieurs, que la monarchie militaire ait seule le privilège de rendre les peuples forts et de leur rendre en puissance matérielle ce qu'elle leur enlève de liberté ? Ce privilège, elle ne l'a pas seule, témoin l'étonnante fortune de la République romaine, et elle ne l'a pas longtemps, car nulle part la décadence n'a été plus prompte et plus irrémédiable qu'au sein des empires improvisés par la conquête. Ils n'ont pas échappé, eux non plus, à la loi des contrastes et à l'avortement fmal de leurs desseins. L'énergie acquise par le pouvoir central est comme une somme de contributions prélevées sur l'initiative individuelle; la cohésion que ce pouvoir donne à l'ensemble, il l'obtient en dissolvant pour ainsi dire les molécules qui en forment la substance. Un peuple entraîné dans cette évolution en vient à n'être plus qu'un chiffre composé d'unités sans valeur, une fouie où il n'est personne qui soit quelqu'un. A cet état de dégénérescence, il est incapable de résister au moindre choc ; il est exactement le contraire de ce qu'il avait voulu être.
J'ai peut-être abusé, Messieurs, des considérations abstraites pour mieux graver dans votre esprit un fait d'expérience, à savoir qu'un principe tend toujours à se développer dans le même sens, à écarter tous les
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obstacles, à éliminer les principes opposés, et se détruit enfin par son exagération même; que plus ce principe est simple, plus il prend la forme d'un axiome logique, plus il marche vite à sa perfection, c'est-à-dire à sa ruine; que, par conséquent, une société est d'autant plus stable qu'elle repose sur un plus grand nombre de soutiens indépendants, d'habitudes et de droits d'origine diverse, et que, si la logique est une belle chose, nous vivons dans un monde « où les plus belles choses ont le pire destin ». Laissons là toute cette philosophie de l'histoire qui aura toujours le malheur — elle le sait elle-même — de passer aux yeux du grand nombre pour un assemblage de paradoxes. Revenons aux acteurs concrets dont l'antagonisme est le sujet même de nos études, aux Athéniens et aux Macédoniens.
J'ai assez gourmande le peuple du Pnyx; il est temps que je lui rende justice. Je n'ai pour cela qu'à le mettre en parallèle avec ses vainqueurs. En histoire, tout se juge par les résultats. Qu'a produit la conquête macédonienne, étendue successivement à la Grèce, à l'Asie, à l'Egypte? De grandes choses, sans doute; je veux dire, de grands changements dans la destinée de milhons d'hommes. Mais enfin, tout ce bruit s'est apaisé : le peu de civilisation hellénique porté par Alexandre sur les bords du Nil, de l'Euphrate et de rindus, en a été éliminé par de nouvelles vicissitudes. De toute cette activité déployée, que reste-t-il ? Rien. Je dis rien dont nous ayons conscience, rien qui se soit ajouté au capital intellectuel et moral de l'humanité. Je ne me sens redevableaux Macédoniens d'aucune idée, d'aucun sentiment que je n'aurais pas eu sans
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eux : ils me restent étrangers ; comme Dante, je regarde et je passe. Pour Athènes, je n'ai même pas besoin de poser la question; vous y avez déjà répondu. C'est un foyer dont nous sentons encore la chaleur et la lumière : lettres, arts, sciences, toutes les manifestations de l'intelligence humaine, ses œuvres les plus impérissables, se sont élaborées, affinées, associées dans leur harmonie sur cet étroit espace et sont devenues ensuite le bien commun de tous les peuples. Pareil à ces ferments qui concentrent et transportent sous un petit volume une prodigieuse énergie, le génie athénien exerce encore aujourd'hui son influence féconde : il a suffi de quelques lettrés échappés de Byzance pour inoculer à l'Italie du xv^ siècle, et par l'Italie à l'Europe, le goût du beau, l'audace des libres recherches et la passion de la vérité. Que dis-je ! cette force morale s'est transformée de nos jours en force matérielle pour protéger les descendants des Hellènes d'autrefois. On a vu des armées s'ébranler pour aller arracher à la servitude cette autre Terre Sainte, et la reconnaissance, élevée à la hauteur d'une religion, faire revivre au xix*^ siècle l'esprit des croisades. La Grèce a été délivrée du joug des Turcs par des peuples qui révéraient encore en elle, si défigurée qu'elle fût par des siècles de servitude, la mère de leur civilisation. Qui a jamais songé à délivrer la Macédoine par respect pour le nom de Philippe et d'Alexandre? Aujourd'hui, le temps a prononcé entre Athènes et la Macédoine. Celle-ci a passé, l'autre demeure ; la revanche de l'esprit sur la force brutale est complète.
Cette revanche définitive, constatons-la une fois pour toutes, mais n'oublions pas que les patriotes du temps