‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 89 sur 136 · GRÈGE ET MACÉDOINE · texte numérisé non relu

GRÈGE ET MACÉDOINE

fois que nous le jugerons à propos — l'étroit espace où s'agitait un petit peuple toujours en fièvre de projets, un jour découragé trop tôt, le lendemain téméraire à contretemps, mené par des orateurs à peu près irresponsables, qui n'avaient pas tous le désintéressement, la prévoyance et la fermeté d'âme d'un Démosthène. Le rôle politique d'Athènes est fini; après un ou deux efforts faits pour secouer le joug, efforts suscités et dirigés l'un par Démosthène, l'autre par un neveu de Démosthène, les Athéniens vont se résigner à n'être plus que les panégyristes de leurs glorieux ancêtres. S ils se vengent quelque jour du Macédonien, ce sera en appelant contre lui le Romain, le Barbared'Occident, qui se montrera pour les Hellènes en général, et surtout pour Athènes, un maître plus fruste, mais moins tracassier.

Je voudrais aujourd'hui, comme je le fais depuis tantôt vingt ans en pareille occurrence, dégager des faits dont le détail nous occupera par la suite quelques idées générales qui en fassent comprendre la nature, l'enchaînement et la portée.

C'est un passe-temps oiseux que de se demander, à chaque heure décisive, ou, comme on dit aujourd'hui, à chaque « tournant » de l'histoire, ce qui fût arrivé si les choses avaient tourné autrement. Les Grecs se sont amusés à ce jeu quand leur propre déchéance leur eut fait des loisirs; ils y cherchaient et trouvaient des consolations d'amour-propre. Nul doute que les

Athéniens n'aient supputé longtemps les chances d'avenir qui leur étaient réservées s'ils avaient été vainqueurs au lieu d'être vaincus à Chéronée par Philippe, à Crannon par Antipater, dans leurs murs mêmes par Antigone Gonatas. Plus tard, les Grecs, à j certainsjours où l'arrogance froide des Romains, pour qui ils n'étaient plus que des « petits Grecs » {Grœciili)^ leur faisait sentir trop vivement le contraste entre l'humilité de leur condition présente et l'orgueil de leurs souvenirs, les Grecs, dis-je, attribuaient à la Fortune, c'est-à-dire à la chance, les victoires de Rome. Ils se plaisaient à poser la question de savoir ce qui fût advenu si la mort prématurée d'Alexandre n'avait pas empêché le conquérant de l'Asie démener sesphalanges à la conquête de l'Occident; si Pyrrhus avait été plus prudent et mieux secondé; si Antiochus le Grand avait su s'allier à temps avec Philippe, et l'un et l'autre avec Hannibal. La conclusion à laquelle ils arrivaient, c'est que l'hégémonie du monde aurait appartenu à leur race, et que l'empire romain eût été, ce qu'il devint en effet, plus tard et pour d'autres raisons, un empire grec.

Les Grecs dont je parle et que je crois entendre dans les dissertations dePlutarque voyaient les choses sous un tout autre jour que les vaincus de Chéronée, de Crannon, de Sellasie; ils ne distinguaient plus entre la Grèce et la Macédoine, qui, dans le recul de la perspective, leur apparaissaient comme soudées par l'unité de race. Ils oubliaient que la conquête macédonienne, qu'ils tenaient pour grecque là où elle avait subjugué des Barbares, avait paru en Grèce même une invasion de Barbares ; qu'elle y avait arrêté la vie

Page 1