‹ Leçons d'histoire grecqueChapitre 91 sur 136 · APOLOGIE DE LA CONOUÊTE · texte numérisé non relu

APOLOGIE DE LA CONOUÊTE

sant de jour en jour * ». Plus loin, tout en constatant que les loisirs faits en Grèce aux esprits d'élite ont profité à la science, l'historien tient à faire remarquer que les États déprimés par la domination étrangère avaient encore assez d'énergie pour ne pas mourir tout à fait et que « les forces populaires n'étaient pas tout à fait usées ».

En écrivant ces belles pages, animées d'un souffle libéral, E. Curtius savait à qui s'adressait cette protestation. Il avait sous les yeux V Histoire de V Hellénisme de J.-G. Droysen, son collègue à l'Université de Berlin, l'historien qui vénère dans Alexandre l'instrument de la Providence, l'incarnation de l'Idée hégélienne, quelque chose comme une portion de Dieu. Droysen n'entend pas porter le deuil de la liberté grecque : il considère les regrets de cette sorte non seulement comme superflus, mais comme procédant d'une sentimentalité puérile. Qu'avait produit, après tout, cette liberté ? L'émiettement, le fractionnement du peuple grec en une foule de petits États autonomes, molécules anarchiques qui, minées au dedans par la lutte des partis, s'usaient l'une contre l'autre dans des conflits incessants. Toutes ces forces, resserrées dans un espace trop petit et incapables de s'unir, s'annulaient réciproquement et se détruisaient sur place, sans fournir de travail utile. « Il s'était accumulé dans ce pays », dit Droysen, « une quantité d'éléments de fermentation qui eût suffi à bouleverser un monde ; de sorte que les Hellènes, tant qu'ils resteraient attachés au sol natal et à leurs coutumes, ne pouvaient que se

1. E. Curtius, Griechische Geschichte, Ilic, p. 726-727 [Histoire grecque, trad. Bouché-Leclercq, V, p. 448],

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déchirer et se dévorer les uns les autres, comme l'engeance née du dragon de Cadmus. Il fallait que quelque crise vînt apaiser leurs turbulentes discordes, ouvrir à leur activité un champ nouveau, plus vaste et plus fécond, enflammer toutes les nobles passions pour de grandes pensées, enfin, donner à cette pléthore de vitalité encore énergique de l'air et de la lumière ^ »

Il fallait 1 Comme ce qu'il faut arrive toujours et à point nommé dans le monde hégélien, on voit paraître d'abord le précurseur d'Alexandre, puis Alexandre lui-même, le Messie grec, l'homme prodigieux dont la mission est d'étendre la civilisation grecque jusqu'aux confins du monde connu et de s'en servir pour repétrir l'espèce humaine. Comment ne pas prendre en pitié, en face d'une telle œuvre, l'efibrt stérile et la courte vue de ceux qui onttenté de l'empêcher ! Comme apparaît mesquin le patriotisme d'un Démosthène, qui luttait contre plus fort que lui pour conserver aux Athéniens le droit de continuer à vivre à leur guise, la liberté de l'indiscipline, sans savoir que, dans le plan providentiel, les faibles sont faits pour être asservis, absorbés ou supprimés par les forts !

C'est là, en définitive, qu'aboutit le débat institué à propos des Grecs et des Macédoniens, et c'est parce qu'il soulève ainsi une question de morale à la fois théorique et pratique, universelle et toujours actuelle, que je le trouvais tout à l'heure si intéressant. Les forts ont-ils le droit de subjuguer les faibles pour les faire

1. J. G. Droysen, Geschichte des Hellenismus, P, p. 30 [Histoire de l'Hellénisme^ trad. Bouché-Leclercq, I, p. 31]. Je n'ai pu que résumer ici les aperçus, jugements et comparaisons exposés et motivés en 1883 dans mon « Avant-Propos du Traducteur » {ibid , p. iH-xxxvi),

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