LE DROIT ET LA FORCE
servir à leurs desseins, et ce droit leur est-il conféré par leur force môme, signe manifeste et irrécusable de leur supériorité ? Pour un hégélien, la chose ne fait pas de doute. La force crée le droit, ou, ce qui revient au même, elle l'affirme par son triomphe : tout ce qui est faible est indigne de vivre ; c'est un organe usé que ridée-Providence supporte impatiemment et se prépare à éliminer, par la main des forts, de la grande machine cosmique, du monde visible conduit par elle, à travers les élapes d'un progrès incessant, vers la perfection absolue.
L'hégélianisme a envahi non seulement l'histoire, refaite de fond en comble depuis soixante ans par ses adeptes, mais jusqu'à l'enseignement des juristes, je veux dire, non pas des jurisconsultes, mais des théoriciens du droit. Les juristes hégéliens admettent volontiers, sans être bien sûrs que ce soit chose utile, ils admettent, dis-je, que la société protège les faibles, et que, dans l'intérieur d'une société, le droit soit opposé à la force. Encore ont-ils soin de faire remarquer que le droit ne s'applique pas tout seul ; qu'il serait comme inexistant sans l'appui de la force, et que la société ne pourrait pas protéger les faibles si elle n'était elle-même plus forte que l'individu le plus violent et le mieux armé. Mais dans les rapports entre sociétés, entre Etats différents, et en général, dans tout conflit, extérieur ou intérieur, de nature politique, la force a son plein jeu et son plein effet : elle est identique au droit ; elle le crée. Celui-là a raison, celui-là travaille à réaliser le plan providentiel qui triomphe de son adversaire. Le vaincu n'est plus qu'une non-valeur, qui a été éliminée par l'Idée sou-
veraine et dont il serait pour ainsi dire impie de déplorer la disgrâce. Voici ce qu'écrivait en 1852 un chef d'école, le professeur le plus couru de l'Université de Gœttingen, R. von Jhering, dans son éloquent Esprit du droit romain * : « Notre distinction du droit et de la force est-elle bien exacte en fait? N'y a-t-il pas, aujourd'hui même, de terrain sur lequel on les voit marcher la main dans la main? Nous avons déclaré la guerre à la force, dans la sphère étroite de la vie civile, . . . mais la force, bannie des humbles régions de la vie privée, s'est réfugiée sur les sommets où s'agite l'histoire du monde. Lorsqu'un peuple opprimé s'affranchit de la tyrannie qui pèse sur lui [saluons ! il s'agit de la Révolution française, de la chute des Bourbons après celle des Stuarts] ; lorsqu'un gouvernement rejette loin de lui le joug d'une constitution funeste, imposée dans un moment d'atonie par des masses ignorantes [ceci vise le déblayage opéré en Allemagne par la Prusse en 1849 et le coup d'État fait chez nous en 1851]; lorsque l'épée du conquérant fait crouler un Etat vermoulu et taille des lois au peuple vaincu [ceci a une portée générale, et nous avons besoin de nous souvenir que cette page date d'avant 1870], que répond notre théorie du droit et de la force? Elle accepte le changement comme un fait accompli et sauveur. En d'autres termes, elle ne peut se soustraire à l'aveu que
1. Geist des rômischen Rechts auf den verschiedenen ^tufen seiner Entvoickelung ^ Leipzig, 1852-1863 [Traduction O.de Meulenaere, tome I^i", p. 109]. Peut-être est-il bon d'avertir que, dans le débit oratoire, les gloses insérées par moi dans le texte de Jhering étaient plus nettement distinguées et soulignées par le changement de ton qu'elles ne peuvent Tètre ici par des croclicts. Ceci soit dit pour garder le lecteur de toute confusion.