HÉGÉLIANISME ET ÉVOLUTION
en proclamant nécessaires la sélection et l'adaptation, ne dit pas, s'il se contente des faits ol)servés, que le résultat obtenu soit nécessairement un progrès. Il admet des régressions en sens inverse ; il lui est permis, s'il fait cas de la science et de l'art, de déplorer que des civilisations brillantes et affinées aient été jetées bas par des invasions de Barbares, au risque de ne jamais refleurir. L'œuvre de la force est un fait qu'il constate ; il ne l'appelle pas un droit : il ne se croit pas obligé d'en faire le panégyrique et de déclarer, les yeux levés vers l'Idéal, que tout s'achemine vers le mieux dans le meilleur des mondes. C'est, au contraire, cette attitude de confidents de leur Idée ou Être suprême, de gens qui, entrés dans les secrets du grand Tout, font fi de la morale humaine, faite pour les étroits cerveaux du vulgaire ; c'est cet implacable optimisme qui rend les hégéliens insupportables et odieuse leur indifférence pour la souffrance de tout ce qui tombe, de tout ce qui meurt, de tout ce qui disparaît. Il faut, je le répète, séparer de leur cause celle de la science, et ne pas confondre la doctrine de la lutte pour la vie, constatation, non appréciation morale de faits naturels, avec la glorification, ou pour mieux dire la sanctification du succès.
Il convient, d'autre part, de prendre garde que dans des affirmations erronées tout n'est pas nécessairement faux Un sophisme contient toujours une part de vérité, que l'on peut garder après avoir percé à jour le vice du raisonnement. Il y a des erreurs qui sont des malentendus, nés eux-mêmes d'une définition insuffisante des mots. Si l'on dit que jusqu'ici, historiquement parlant, la force a créé un droit reconnu par
les légistes sous le nom de droit de conquête et ne se distinguant plus, au bout d'un certain temps, de la possession ou propriété légitime, on ne fait qu'énoncer un fait qui s'est réellement produit à diverses époques et en divers lieux. On n'affirme point par là que, au moment de la conquête, le conquérant avait le droit parce qu'il avait la force, et qu'il a fait un usage légitime de cette force en prenant le bien ou la liberté d'autrui. Il y a même un droit de conquête que nous considérons comme légitime en soi : c'est celui que nous exerçons, en ce moment même, sur des peuples de civilisation inférieure et qui ne sont pas constitués en États réguliers, ayant conscience d'un droit opposé au nôtre. L'emploi de la force — remplacé, autant qu'on le peut, par des moyens pacifiques — serait quand même immoral, si nous prétendions ne chercher dans la conquête que notre propre avantage, exploiter, asservir, à plus forte raison supprimer ces races inférieures. Mais la force, née de la supériorité d'intelligence, — ce qui est déjà une origine avouable, — est ici réconciliée avec le droit par la morale, qui est la première et dernière raison d'être du droit. Le droit de conquête n'est plus ce qu'il était autrefois, l'asservissement et la dépossession brutale du vaincu. Nous l'envisageons comme un devoir de protection et d'éducation : les peuples qui passent sous notre domination sont arrachés à l'esclavage, à des superstitions homicides, à la dégradation née de la paresse et de l'ignorance. Ce que, nous leur proposons, c'est de se laisser mener à l'école, c'est de vivre, travailler et multiplier en paix à l'ombre de notre drapeau.
Nous voici bien loin, je pense, du culte de la force