LE DROIT DE CONQUÊTE
célébrée comme première et unique origine du droit, de l'abominable théorie en vertu de laquelle quiconque est fort se sent investi par là d'une mission d'exécuteur et de fossoyeur providentiel, chargé de hâter la mort des organismes usés et d'en faire disparaître les restes. Je viens de dire — et sans faire, je crois, de concession dangereuse à ceux que je combats — que les peuples civilisés peuvent s'attribuer le droit de civiliser les peuples barbares, comme on oblige les enfants à subir la contrainte de l'éducation, une contrainte dont ils seront un jour reconnaissants. Libre aux esprits chagrins, ou simplement amis du paradoxe, de faire après Rousseau le procès à la civilisation. Ceux-là pèchent par ignorance du sujet, — par ignoratio elenchi, comme disaient les scolastiques ; — ils ne veulent voir de la civilisation que ses vices, et la barbarie leur apparaît, à travers les légendes de l'âge d'or, douce, indolente, innocente. Il y a ingratitude envers nos pères, envers ceux qui ont travaillé et ceux qui travaillent encore à accroître le patrimoine intellectuel de l'humanité, il y a, dis-je,ingratitude à douter des bienfaits de la civilisation. Ce n'est pas seulement la science qui progresse sous nos yeux; c'est aussi la moralité publique: cela, je l'affirme, au nom de l'histoire, avec d'autant plus d'énergie qu'il est de mode aujourd'hui de le nier. Il ne serait pas difficile à un historien de trouver dans le passé, dans notre passé, des faits plus graves que nos scandales du jour et qui ne révoltaient pas à ce point le sens moral de l'époque.
Messieurs, je sens que je résiste mal à la tentation d'élargir mon sujet et que je risque même d'en sortir. J'y reviens, par le chemin le plus court. Fermons le
circuit décrit autour de la question des Grecs et des Macédoniens en disant que, si la force mise au service de la civilisation, appliquée dans un esprit de justice et d'humanité, peut s'identifier avec le droit, il n'en est jamais ainsi quand la conquête s'exerce entre peuples civilisés, adultes, ayant conscience de leur droit de vivre sous le régime qu'ils ont accepté ou choisi. Cellelà est un crime; elle fait au sentiment le plus noble et le plus désintéressé que l'âme antique ait légué à l'âme moderne des blessures qui saignent toujours et ne se ferment plus.
Pour nous donc et le cas qui nous occupe, — je ne parlerai plus, même par allusion, de celui qui nous préoccupe, — la question de principe, tranchée par Droysen dans le sens macédonien, est résolue dans le sens contraire. La domination macédonienne, imposée par un peuple encore fruste et soldatesque à une race ou branche de la race autrement douée pour les œuvres de l'intelligence, n'a apporté aux Hellènes ni une idée nouvelle, ni une conception plus haute de la morale, ni une excitation à employer autrement et mieux ce qui leur restait d'énergie. Elle les a terrassés et découragés ; elle a pour ainsi dire vidé leur âme des sentiments où elle puisait son réconfort et ajouté à leurs défauts naturels les vices des peuples asservis. Certes, ce sera pour nous un affligeant spectacle que de voir Athènes, l'Athènes d'Aristide, de Périclès et de Démosthène, ramper devant Démétrius PoHorcète, déifier ce soudard libertin et le loger, avec son harem
PARTICULARISME HELLENIQUE. 251
de courtisanes, dans le Parthénon, le temple de la Vierge.
Mais nous ne sommes pas ici pour déplorer. Nous avons le droit, et j'en use, de protester contre l'ambition égoïste de Philippe et contre l'orgueil d'Alexandre exigeant non seulement de ses sujets orientaux, mais des Hellènes eux-mêmes, les honneurs divins. Aller plus loin serait retomber dans la question que je signalais en commençant comme oiseuse ; nous aurions l'air de savoir de science certaine et de préférer ce qui fût arrivé si les choses s'étaient passées autrement. Ce qui n'est pas oiseux, ce qui doit nous permettre de dégager des faits accomplis un enseignement utile, c'est de rechercher non pas toutes les causes, — la tâche serait interminable, — mais la cause principale de l'affaiblissement progressif et de l'asservissement final de la Grèce.
Cette cause, c'est la même qui, en d'autres temps, avait fait la force et la prospérité des cités grecques. C'est l'excès d'une qualité tournée en défaut par le changement des circonstances. La culture intellectuelle — les psychologues qui veulent bien consulter les faits d'observation l'ont remarqué depuis longtemps — la culture intellectuelle développe non pas l'égoïsme inconscient et bestial, mais le sentiment conscient de la personnalité. L'individu sent ce qu'il vaut, et, bien qu'il en conçoive une plus grande estime de l'homme en général, ce serait être naïvement optimiste que de prétendre qu'il sent aussi bien ce que valent les autres. Les Grecs ont eu à un très haut degré ce sentiment de leur valeur individuelle. Ils retendaient à toute la race quand ils se comparaient aux Barbares ; ils avaient un
252 LA DOMINATION MACEDONIENNE
profond mépris pour ces foules anonymes qui se laissaient mener au fouet par un despote, se ruaient comme un troupeau sur son ordre, sans savoir où ni pourquoi, et venaient s'enferrer, à Marathon, aux Thermopyles, à Salamine, à Platée, sur les lances tenues par des hommes libres, résolus à mourir pour leur patrie. Mais quand la question de race n'était pas en jeu ou se rétrécissait à des rivalités entre tribus, l'Hellène ne regardait pas au delà de l'horizon étroit de sa petite patrie, de sa cité. C'est à elle seulement qu'il consentait à sacrifier une part de sa liberté individuelle : encore la récupérait-il largement en estime, en honneurs, en gloire ; toutes choses que l'individu ne peut pas se procurer à lui-même et que le Grec comptait parmi les biens les plus précieux de la vie. La cité grecque a été, Aristote le constate, un groupe d'hommes qui voulaient rester associés pour pouvoir exercer pleinement leurs aptitudes individuelles.
Seulement (et voilà où cette préoccupation personnelle commence à être une cause de faiblesse politique), l'Hellène, pour tenir plus de place dans sa cité, ne voulait pas que celle-ci fût grande. Il lui plaisait qu'elle fût forte, respectée, glorieuse ; qu'elle eût l'hégémonie sur un grand nombre d'alliés ou de sujets ; mais il ne voulait pas que le corps des citoyens s'étendît au delà de la portée de sa main, que son suffrage fût comme une goutte d'eau dans la mer, que son éloquence allât se perdre dans des lointains sans écho et sa renommée se heurter à l'indifférence de gens qui ne l'auraient jamais vu. Il lui fallait une scène à sa taille. Toutes les constitutions grecques entourent la cité de barrières qui la défendent contre l'intrusion des étrangers et